Le Mur de L'Atlantique

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 Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth

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ORION

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MessageSujet: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mer 6 Mai 2015 - 16:50

Salut,
Il y a une quinzaine d'années j'ai tapoté sur ma machine à écrire une nouvelle qui raconte la vie des soldats dans les bunkers du Mur de l'Atlantique, plus particulièrement au fort d'Aleth à St.Malo.
Je place ici le premier feuillet pour vous donner une idée. Si cela vous intéresse je mettrais la suite. Attention il y a de la lecture lol!



LA VIE DU SOLDAT DANS LES BUNKERS

NOUVELLE


Orion



Aujourd'hui est un jour inoubliable, car je viens de ressortir plusieurs calepins d'un carton entreposé depuis plus de trente ans au grenier.  Ces petits cahiers oubliés aux pages jaunies ont été écrits de 1942 à 1944, lorsque j'étais soldat de l'armée allemande en poste à Saint-Malo. Ils ont été rédigés pour tromper l'ennui et conserver une trace de mon séjour en France. A l'époque, je consignais au crayon de bois les événements qui me semblaient importants, car en ces années de guerre, la vie ne tenait qu'à un fil, et on ne savait pas de quoi le lendemain serait fait. J'espérais sans doute que leur contenu puisse un jour, s'il m'arrivait quelque chose de désagréable, permettre à mes descendants de connaître la vie de leur ancêtre. Trente ans ont passé, Erich Praden est toujours là, un peu plus âgé il est vrai, mais l'esprit vif et encore solide sur ses jambes. C'est par hasard que j'ai découvert ces calepins, protégés dans du papier journal datant de 1945 et posés délicatement dans une boîte à biscuits métallique. Ils étaient entourés avec de la ficelle de cuisine, quatre cahiers d'écolier griffonnés le plus souvent à la hâte en fonction des événements du moment. Je ne me souvenais plus les avoir déposé à cet endroit, et c'est en cherchant une vieille breloque que je suis tombé dessus. A la lecture des pages ternes du premier cahier, ma mémoire, un peu défaillante ces derniers temps, s'est instantanément  remise au travail et ainsi, au fil des pages, j'ai pu reconstituer mon histoire et la raconter à mes petits-enfants. C'est une trace d'un passé douloureux qu'il ne faut pas oublier.
Au fil des semaines je me suis pris au jeu de la lecture, et l'idée m'est venue de retoucher l'ensemble des textes pour en faire un véritable livre historique. Le lecteur trouvera donc ci-dessous l'intégralité des cahiers rédigés en tenant compte du contexte historique qui est cependant préservé. Les détails des structures bétonnées et les faits qui se déroulent sont réels.




SAINT-MALO

CITADELLE D’ALETH

NOVEMBRE 1942




Saint-Malo est entouré de "cailloux", ces roches à fleur d’eau aux noms évocateurs comme les Haies de la Conchée, les Pierres aux Normands, les Banquettiers, les Herbiers, la Queue des Rats et l’îlot de la Grande Conchée. Les navires en route pour Saint-Malo prennent repère sur l’île de Cézembre, avant de longer le phare du Jardin, sentinelle avancée dans la baie, suivre le chenal d’accès au port le plus septentrional de la Bretagne, et transiter entre les hautes falaises de l’île voisine d’Harbour.
Que l’on se trouve à Saint-Malo, Saint-Servan, Dinard, La Varde ou Paramé, nul ne peut ignorer Cézembre. Elle n’est qu’à une portée de canon des forts de La Conchée et d’Harbour, au centre d’une large baie qui s’étend du cap Fréhel à l’ouest jusqu’à la pointe du Grouin à l’est qui marque la frontière avec la baie du Mont St.Michel.
Nous connaissons tous plus ou moins la célèbre cité malouine pour les exploits de ses corsaires, mais nous connaissons mal les réalisations, mis à part les remparts de la ville close, qui ont contribué à la sécurité de ses habitants. Bien avant l’utilisation de Cézembre comme bastion avancé de Saint-Malo, les rochers voisins avaient été fortifiés dans le but d'assurer la protection du port. C’est ainsi que le fort National qui jouxte les remparts, l’îlot du Grand-Bey, l’île Harbour et les forts terrestres de La Varde et ALETH à Saint-Servan, furent édifiés pour consolider le dispositif défensif côtier face à l’ennemi héréditaire "l’Anglais".
A proximité du petit port de Solidor à Saint-Servan-sur-mer, Vauban fit construire au sommet d’une presqu’île ayant des vues très étendues, un imposant fort à bastions destiné à contrôler l’entrée de la Rance et le vaste plan d’eau qui s’étend des installations portuaires de la ville close, aux nombreux îlots qui ferment l’accès de la rade. Ce potentiel fortifié, pourvu de solides retranchements et merveilleusement situé géographiquement, a très vite attiré l’attention des troupes d’occupation en 1940. Au début de l’année 1941, l’Organisation Todt s’empresse de transformer le site en un formidable bunker hérissé d’importants moyens en artillerie et en infanterie. L’ancienne fortification du XVIIIe siècle dominant la mer de plus de 20 mètres, se trouve ainsi classée parmi les ouvrages les plus puissants de toute la forteresse de Saint-Malo.

De mon poste de surveillance au sommet du bastion nord-est de la citadelle d'Aleth, sur les hautes murailles de pierre qui dominent le port de Saint-Malo, j'arpente depuis plus de deux heures les dessus de l'ancien fort Vauban. Il pleut en cette matinée glacée, et le ciel d’un gris terne n’est pas bien engageant. La froideur accentue la sensation d’engourdissement et il faut sans cesse battre la semelle pour ne pas geler sur place. L’air vif venant du Nord taquine la peau du visage et s’insinue sous les vêtements. Le corps est parcouru de frissons et les sentinelles en faction tremblent des pieds à la tête. Inlassablement il faut marcher pour tuer le temps, tapoter des pieds et remonter le col de la capote. La pluie ruisselle sur les casques et tombe le long du cou. Une goutte plus vicieuse que les autres s’accroche au bout de mon nez et me  démange. Je louche un instant sur la goutte mais ne la remarque pas. Alors je souffle dessus par petites expirations, en relevant la lèvre inférieure pour diriger le filet d’air dans la bonne direction. La goutte vibre mais ne tombe pas. Irrité, je la chasse d’un grand revers de la main.
Le temps défile au ralenti et les heures n’ont jamais été aussi longues. Il n’y a rien à voir car la visibilité est réduite du fait de la bruine qui forme comme un brouillard. On ne voit même pas le môle des Noires qui se trouve à quelques centaines de mètres, de l’autre côté de la passe. Comme tous les factionnaires en service, je n’aspire qu’à retrouver l’abri réconfortant de mon bunker.
Midi approche et le ciel est toujours aussi gris. Encore une heure avant la relève. Courbant le dos, je me dirige vers l’abri relatif que forme une cloche blindée d’observation récemment enchâssée dans le béton, et qui protège les dessus du bastion. Elle offre un refuge appréciable contre la morsure du vent. Pour occuper le temps et l’ennuie, je jette un regard furtif sur un groupe d’ouvriers qui s’affaire en contrebas, dans la cour intérieure du fort. Le sol est détrempé et sillonné d’ornières. De grandes flaques comblent les trous formés par le passage incessants des camions. Les hommes pataugent dans la boue. Pourtant ils travaillent, engoncés dans des vêtements de pluie qui les embarrassent plus qu’autre chose. On n’entend aucune voix, sauf une obscénité lancée de temps à autre lorsqu’un manœuvre glisse et se retrouve à terre, le nez dans la bourbe. Le vacarme des bétonnières surpasse tous les autres bruits.
Je suis originaire de Bavière, âgé de trente-huit ans, marié et père d’un garçon de 15 ans. Incorporé dans la 346e division d’infanterie allemande du Généralleutnant Erich Diestel, régiment 857, j'ai été affecté à la fin de l’année 1941, dans le cadre de la construction du Mur de l’Atlantique, à la garnison du chantier d’Aleth qui dépend de la XIXe Région du Génie de Forteresse. Cette infrastructure couvre une zone côtière qui s’étend de la Normandie jusqu’à St.Nazaire, et se décompose en trois états-majors du Génie de Forteresse1. Saint-Malo est rattaché à l’un de ces trois états-majors, le 9e Festung Pionier Stäbe qui occupe un secteur s’étirant d’Avranches à Cléder. Cette guerre je ne l'ai pas choisi, mais je la supporte comme bon nombre de mes camarades, préférant de loin la vie de garnison sur le sol de France aux différents théâtres d’opérations du front de l’Est. Depuis plus de deux ans je n’ai pas revu mon pays ni obtenu la moindre permission. A part quelques lettres reçues épisodiquement de mon épouse, les nouvelles en provenance d’Allemagne n’arrivent qu’au compte goutte. L’hiver est interminable. La plupart des hommes de mon unité sont comme moi, des pères de famille qui ne se trouvent là que parce qu’ils y ont été plus ou moins contraints. Ils sont soldats par la force des choses et parce que leur nation mène une guerre de conquête. Les éléments de la Wehrmacht2 incorporés dans la défense du littoral se contentent d’occuper et de défendre le secteur qui leur est octroyé. Les jours se ressemblent et la vie monotone de garnison n’apporte que de la nostalgie au sein du bataillon. Cependant, les hommes apprécient la chaleur des gens de la région et la beauté du lieu. La vieille cité corsaire est magnifique entourée de ses remparts. Les corvées, ennuyeuses à souhait, surtout les tours de garde, sont accomplies dans un état d'abattement certain. Les chefs de section, nonobstant l’état de guerre, plaisantent facilement avec les soldats du groupe, créant une certaine flexibilité au sein du bataillon, rehaussant ainsi un moral quelque peu ébranlé. Nous sommes loin des zones de combats qui occupent tant les généraux.
Depuis une demi-heure la pluie a redoublé d’intensité. Ce sont à présent des millions de gouttelettes portées par le vent qui s’abattent sur le chantier, et qui rendent la visibilité quasiment nulle. Je tape du pied pour me réchauffer, j'ai froid. Mon esprit vagabonde près de ma femme qui, en Allemagne, tente de survivre dans une guerre qui semble n’en plus finir. C’est le conflit des officiers prétentieux et dévoués à la cause. "Qu’est-ce que je suis venu faire en France, dans cette localité de la Bretagne si riche sur le plan historique ?  C’est le pays des corsaires bretons et des gens de mer, pas le mien". Cette guerre ne m’intéresse pas outre mesure mais je dois quand même la subir…et le temps viendra où il faudra se battre avec les camarades, si l’ennemi tente un débarquement sur la côte. "Que ferais-je ce jour là ? Quel sera ma réaction en face d’hommes qui, comme moi, ne désirent assurément que la paix ? Ce sera eux ou moi, mais je préfère que ce soit eux". Las de toutes ces pensées qui assaillent l’esprit, j'allume furtivement une cigarette avec l’espoir que personne ne m’observe, et continue à marcher de long en large.
La vie au fort se déroule en fonction du calendrier des ingénieurs de l’Organisation Todt. Ici comme partout sur le littoral, on construit des blockhaus, des abris, des casemates, en vue d’interdire tout débarquement des alliés.
Il est maintenant 11h45. Encore un quart d’heure à attendre. Il pleut toujours, une pluie fine mais tenace balayée par un fort vent de noroît qui souffle en rafales, et submerge le paysage sous un film laiteux et cotonneux. Malgré la capote qui me recouvre les épaules, je frissonne. Juché au sommet du bastion, les mains enfouies au plus profond des poches, il faut assurer par roulement les périodes de guet nécessaires à la sécurité des personnes qui travaillent à la construction des blockhaus. Sur la droite, des civils étrangers achèvent le coffrage d’un bunker destiné à recevoir une mitrailleuse. La Todt ne possède pas suffisamment de moyens en personnel pour subvenir au cahier des charges lié à la construction planifiée des ouvrages. Elle recrute de la main-d’œuvre étrangère, et passe des contrats avec les entreprises locales.
Un peu plus loin et devant le mur d’enceinte sud qui bouche l’horizon, je distingue nettement au travers du rideau de pluie, deux des trois cuves achevées la semaine précédente, et qui doivent collaborer à la défense antiaérienne du fort. Le troisième encuvement en est au stade de la finition, tandis que la dalle de couverture du bâtiment administratif qui jouxte la courtine commence à peine à sortir de terre.
Les cloches de l’église de Saint-Servan sonnent enfin l’heure de midi. A quelques mètres, je perçois le bruit sourd de la porte blindée du bloc « W » qui claque soudainement en se refermant. Un casque apparaît au sommet de l’escalier de liaison. C’est Wilfried qui vient me relever, une banane dans la main et le fusil à l'épaule.
-A peine le temps de finir de manger, lance t-il en essuyant une main sur le revers de son col. Le cuisinier a eu du retard et j’ai du faire vite pour ne pas te laisser à l’abandon. Avec ce temps pourri je ne suis pas pressé de me faire tremper. Néanmoins,  il faut bien que tu te restaures un peu. Mis à part le retard la soupe est délicieuse. J’ai hâte que tout cela soit terminé. Je commence à en avoir par-dessus la tête de cette boue. Quel pays! Il pleut tout le temps.
-Ne te fâche pas Wil. Je préfère être ici que sur le champ de bataille. Content de te revoir. J’ai une faim de loup et les roubignoles qui gèlent sur place. Il n’y a rien de spécial, c’est la routine habituelle. Tu pourras tuer le temps en observant le terrassement du bloc pour mortier au centre de la cour. Le ciel est bouché et le restera tout l’après-midi. Je te cède la place avec bonheur.
-Merci pour le conseil. Va vite te réchauffer, tu as l’air frigorifié mon pauvre vieux.
-Tu entends ce bruit! Cela semble venir de Solidor ou des tunnels près du marégraphe. Il surpasse celui des bétonnières de la cour à présent. Pourtant les vents sont contraires. Je vais faire un petit tour sur place après le déjeuner, cela me détendra un peu.

A quelques centaines de mètres sur l’arrière des blockhaus qui garnissent la cour, au pied de la presqu’île, s’ouvrent dans une roche dure deux tunnels parallèles qui s’enfoncent dans les entrailles de la terre. Le personnel de la Todt y est à l’ouvrage, et on entend distinctement le bruit des machines à forer.
En quelques enjambées je dévale l’escalier qui mène au bunker. Mon estomac crie famine et je m’aperçois bien vite, au brouhaha qui me parvient, que le repas est déjà bien entamé (Dans les ouvrages fortifiés, la roulotte du cuisinier s’arrête de bloc en bloc, distribuant la subsistance aux occupants des abris. Au fort d’Aleth, on distribue la nourriture de cette façon en 1942, en attendant que la cuisine centrale souterraine soit achevée. Dans les blocs d’infanterie indépendants possédant une chambrée, le cuisinier distribue les plateaux repas à heures fixes). Qu'importe,  j'active le pas. A l’intérieur du bunker règne une intense agitation et de multiples bruits me parviennent, étouffés par la masse de béton qui sépare le sas de la chambrée.
La sécurité du personnel qui arme l’ouvrage est l’atout majeur de la fortification. Sans protection efficace, une forteresse ou un bastion, aussi puissamment armé soit-il,  est voué à la destruction ou à l’impuissance s’il ne possède pas les composants indispensables à la sauvegarde de son potentiel. Celui-ci est matérialisé par l’armement de la batterie, par sa capacité offensive et défensive, mais également par la garnison qui assure sa mise en œuvre. Or, si cette garnison ne détient pas la couverture nécessaire pour mener à bien la mission qui lui est confiée, elle ne pourra obtenir de résultats notables dans la conduite de ses armes. Il convient donc d’assurer cette couverture en alliant la disponibilité du personnel et son confort. Chacun sait qu’un groupe d’individus vivant pendant un laps de temps prolongé dans un espace restreint, est confronté à des périodes de désappointement, de découragement, de frictions. Le confort et le moral deviennent alors des éléments précieux dont il faut tenir compte dans la réalisation des bunkers.
Le blockhaus R.105  est une casemate pour mitrailleuse cuirassée équipée d’une cloche d’observation en surface. Mis à part l’observatoire du poste de commandement qui est déjà opérationnel, le fort dispose de deux cloches similaires en acier situées, l’une sur un bunker R.105 dans le revers du bastion nord-ouest et numérotée 1941 FL.63 (bloc Q), l’autre au sommet de la casemate du saillant nord-est (bloc W), celle qui, pour l'instant, me sert de logement temporairement. Le bastion nord-est est armé de deux blocs identiques superposés qui prennent le fossé en enfilade, et d’une casemate SK (Sonder-Konstruction, construction spéciale adaptée à la configuration sur place) pour mitrailleuse dans le revers ouest. Ces blocs sont reliés à la galerie principale souterraine par un puits vertical. Ils sont également en communication par un escalier avec un autre ouvrage (bloc S, casemate R.105 également) implanté sous le fossé, entre l’escarpe et la contrescarpe et à l’aplomb d’une cloche blindée R.114 (voir le plan à la fin du cahier).
La conversation est à son paroxysme lorsque je pénètre dans le bloc par un couloir long de deux mètres. Un créneau blindé obturable assure sa défense en prenant l’accès en enfilade.  Après avoir descendu  les quelques  marches, on débouche sur un sas étanche fermé par une porte blindée de 640 kilos à double vantaux. Elle permet, en cas d’obstruction partielle du vantail inférieur par des gravats consécutifs à des explosions, de sortir par le vantail supérieur. La chambrée est fermée par une seconde porte blindée plus légère, de l’ordre de 160 kilos.
Au centre de la pièce se trouve une grande table en bois autour de laquelle, assis sur des chaises pliantes, sont réunis les hommes de l'unité. Une fumée odorante s’élève des gamelles et vient chatouiller mes narines. Le local est accueillant malgré l’espace restreint, et meublé avec goût. Les murs sont recouverts d’un revêtement de planches vissées sur des tasseaux à section trapézoïdale scellés dans le béton, et garnis d’étagères de rangement. Cet agencement offre un confort accru et sécurisant en cas de bombardements, car les planches font obstruction contre les éclats de béton. Dans un coin, l’acier des fusils bien alignés verticalement sur leur râtelier jouxte un tableau peint au pochoir. Un porte-manteaux et quelques photographies ornent le mur du fond. Près de la porte, des boîtiers de connexions, un téléphone mural qui ne fonctionne pas encore, et le système de ventilation à mains. En face sont disposées des couchettes amovibles superposées par trois. Le sol est carrelé et le local équipé d’un poêle de forteresse en fonte, fonctionnant au bois ou au charbon.

A suivre.....peut-être..... Very Happy
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fox35

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mer 6 Mai 2015 - 19:47

merci pour le partage Orion pour le mémoire de ce soldat et la vie dans les souterrain d'Aleth à l'époque super intéressant ddj


amicalement fox
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Köln
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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mer 6 Mai 2015 - 21:27

Salut ,
EXELLENT ..... kik  !! J'adore et je suis déjà impatient de lire la suite !!
Merci Orion !!
A plus...
KÖLN


« Je suis toujours prêt à apprendre, bien que je n'aime pas toujours qu'on me donne des leçons.  »
Winston Churchill .
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ORION

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Jeu 7 Mai 2015 - 16:09

Suite.......................

Une casserole pleine d’un liquide fumant est posée sur la plaque chauffante du poêle, et il s’en dégage une bonne odeur de soupe.
-Alors Erich, dit le caporal responsable du bunker. La corvée est terminée?
-Tu parles, (je me frotte les mains au-dessus du poêle pour me réchauffer) il tombe des cordes et il fait un froid terrible.
-Qui est préposé à la vaisselle aujourd’hui, hurle un jeune artilleur ?
-C’est toi, répliquent en chantonnant la majorité des occupants.
Le local s’emplit soudain d’un rire tonitruant qui se répercute jusqu’à l’extérieur. La bonne humeur semble de mise et je quitte le poêle pour m’installer en bout de table, à côté de Ludovic Wilke, un homme de mon âge, originaire lui aussi de Bavière, un peu réservé mais d’une compagnie très agréable. Ludovic est artilleur et attend avec impatience de connaître le calibre et la pièce d’artillerie qui lui sera assigné. Le maître d’hôtel du jour, en l’occurrence le plus ancien du groupe, s'approche. Il me présente une gamelle et verse délicatement le contenu fumant de la casserole.
-Merci! Cela va me faire le plus grand bien! Mon regard se porte sur Ludovic.
-Tu n’as pas de nouvelles du p’tit mousse? Depuis l’attentat à l’explosif contre le poste de garde de la caserne Reichenau le 20 septembre, nous n’avons plus d’informations sur ce qui se passe en ville, et cela m’inquiète un peu. Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit?
-Je n’en sais pas plus que toi, répond Ludovic. C’est un bon petit gars, 17 ans, brave en apparence mais fragile à l’intérieur. Au fond de lui-même il a la trouille et nous craint. Depuis que nous avons fait sa connaissance nous avons toujours été correct avec lui. D’ailleurs il nous l’a bien rendu et à plusieurs reprises…souviens-toi des cartouches de cigarettes de l’été dernier. Du marché noir qu’ils appellent ça. Tu étais bien heureux d’accepter l’offre à un prix aussi dérisoire. Depuis l’attentat de septembre nous sommes sans nouvelles. Je ne sais pas ce qu’il devient. Peut-être en a t’il eu mare de nous voir ?
-Je ne crois pas. S’il en avait eu mare comme tu dis, cela ferait déjà longtemps que nous ne le verrions plus. Je crois plutôt qu’il se cache ou qu’il a peur d’être vu avec des allemands. C’est justifié à mes yeux. Attendons encore un peu.
-Tu as raison. Attendons. On verra bien!
Il hoche la tête et reporte son attention sur le chef de chambrée. Quel est le programme de l’après-midi, chef ?
-Je crois que le sergent a donné comme consigne de commencer la peinture intérieure de la casemate du bloc N, celui qui doit normalement nous être assigné. Peinture jaune pour la chambre de tir et blanche pour le couloir d’accès. Le reste est déjà bien engagé et c’est une équipe de Français qui va terminer le travail. Elmutt se chargera de l’éclairage des locaux du bloc…Et Elmutt, tu as compris!
-Arrête de me contrarier. Je connais la chanson par cœur. Ampoules bleues dans la chambre de tir, blanches de 60 watts pour les chambrées et 25 watts pour les couloirs.
-Ouais, c’est bien cela! A propos, quelqu’un sait-il quand les tranchées qui nous alimentent en électricité seront comblées? J’en ai déjà parlé au sergent mais lui-même attend les instructions du lieutenant. Il faut que le travail soit coordonné avec les civils et ce n’est pas une affaire facile à négocier.
-J’ai entendu un officier discuter avec un contremaître de la Todt. Il disait que le réseau d’énergie serait camouflé dans un mois, et que l’usine souterraine fournirait l’ensemble du fort dans un peu plus de quatre mois. Je suis passé ce matin à proximité de la première casemate, la « A », celle qui borde le marégraphe… et bien ils en sont encore à passer les câbles armés. Lors de mon retour, les électriciens raccordaient les circuits intérieurs dans un coffret blindé en fonte. Ils avancent vite depuis une semaine. Je ne sais pas ce qui se passe mais à mon avis, les ingénieurs ont reçu des consignes pour accélérer les travaux.
-Ils ont intérêts à se presser, marmonne un pointeur en se levant et en aspirant autant qu’il peut sur une cigarette dont le papier est déchiré sur plusieurs millimètres.
-Ludwig, crie soudain quelqu’un du fond de la pièce. Respire un bon coup!
L’autre le regarde et pouffe.
-Des clopes de merde!
Tout le monde éclate de rire lorsque le visage de l’intéressé passe au rouge vif. Il est midi trente-cinq et le repas touche à sa fin. Je me lève, rassasié, et demande.
-Il y a eu du courrier ce matin?
-Oui, j’ai mis une lettre sur ton lit, répond Ludovic. A propos, tu ne dois pas aller voir l’état des travaux à la base de la presqu’île?
-Je vais y aller dès que j’aurais lu ma correspondance. Je suis de repos cet après-midi. Je te raconterais à mon retour.
-Tu as de la chance. Moi je suis de corvée de latrines jusqu’à quatorze heures. Bon, je te laisse. A tout à l’heure!
Ludovic fait un petit signe amical et quitte la chambrée. Je me lève et me dirige vers ma couchette, prend l’enveloppe, la retourne, et m’installe confortablement. Elle émane de mon épouse. Enfin des nouvelles!
La lecture de la lettre me remonte quelque peu le moral. Les nouvelles d’Allemagne sont bonnes, mais elles datent du mois précédent, octobre. Nous sommes le 23 novembre et toute la famille se portait bien il y a de cela un mois. Les marchés des grandes villes semblent approvisionnés normalement en denrées de première nécessité et il n’y a pas de pénurie alimentaire à craindre dans l’immédiat. L’industrie fonctionne à plein régime et les usines pourvoient largement à la demande. Adrien, mon fils, est parti dans le Nord chez ses grands-parents. Il aide à la ferme et continue d’étudier le soir après le travail. La vie au grand air lui fait du bien. Héléna, mon épouse, est restée à Berlin dans notre appartement. Ses origines siciliennes lui permettent de donner des cours d’italien à des étudiants. Le fruit de ce travail au noir en plus de son métier journalier de secrétaire, lui offre la possibilité de placer quelques économies qui pourraient s’avérer utiles si la situation se dégradait. Le chien du voisin du dessous, Monsieur Kaissenberg, est mort de vieillesse la semaine passée de... Mais je n’ai que faire du chien du voisin. Je souris quand même à la lecture de cette phrase et saute la ligne. Héléna me demande comment je me porte, m’assure de son amour et termine par quelques mots doux. Tranquillisé quant à l’avenir proche des miens, je saute allègrement de la couchette, plie soigneusement la lettre et la glisse dans la poche intérieure de ma veste. Je range mon fusil à sa place dans le râtelier, à côté de celui de Ludovic, puis je sors du bunker, lève les yeux vers le ciel gris et pénètre de nouveau à l’intérieur du bloc. J'ai juré à mon compagnon d’aller constater l’état d’avancement des travaux souterrains.

D’un pas léger, j'emprunte l’escalier qui conduit à l’étage inférieur et sort dans la cour du fort. Une forte explosion secoue soudain le terre-plein central. En bas, on perce encore la roche à coups de dynamite. En chemin je croise plusieurs soldats, dépasse la grande porte du fort et dirige mes pas vers le glacis qui descend jusqu’à Saint-Servan. Les entrées des tunnels sont situées en face du marégraphe, presque en vis-à-vis de la tour Solidor. Je sursaute et tourne la tête lorsqu’un camion chargé de poutrelles se met à patiner au beau milieu d’une marre de boue. Le fracas infernal du moteur qui s’emballe et celui de quelques manœuvres qui accourent me font sourire. Un ordre bref calme tout le monde. C’est un sous-officier qui intervient. Le camion est rapidement dégagé et s’éloigne vers la casemate la plus proche. Chemin faisant, je constate que les travaux de surface sont presque terminés. Le site est encombré de pelleteuses, excavatrices, engins de levage et bétonnières, qui transforment la petite presqu’île en un amalgame de boue et de terre où se mêle une multitude d’individus.

Le volume et la forme des bunkers diffèrent d’un bloc à l’autre. Cet état de fait résulte d’un désaccord entre les militaires et les ingénieurs de l’Organisation Todt. La standardisation des ouvrages est un système avantageux qui permet la fabrication en série d’éléments communs à tous les types de blockhaus (portes blindées, poutres de béton, poutrelles d’acier, armature métallique, etc.). Du fait de cette standardisation, l’organisation des travaux et les délais de construction des ouvrages s’en trouvent simplifiés. Du point de vue militaire, la réalisation n’est possible que si chaque bunker se trouve intégré à la configuration du terrain, ce qui revient à dire que chaque blockhaus doit être différent de son voisin, et par conséquent de conception diversifiée puisqu’il ne s’intègre plus dans le même plan. Ce système suppose des tracés, des schémas et des moyens distincts pour chaque ouvrage, d’où une durée des travaux plus longue et des moyens en hommes et en matériels plus importants. Il faut souligner que la tâche des ingénieurs militaires n’est pas facilitée par la variété des pièces d’artillerie, leur calibre et le volume représenté. Néanmoins, l’OT (Organisation Todt) conserve une part importante des travaux de standardisation, surtout dans la réalisation des tuyauteries, des circuits de ventilation et de filtres, dans le réseau électrique d’éclairage et les circuits de chauffage.
Passé les postes de garde qui limitent l’accès aux souterrains, je croise Hans Müller qui me donne une grande tape dans le dos, puis longe le talus qui débouche devant l’entrée principale, appelée « Entrée des munitions ». Elle jouxte une seconde entrée plus petite qui sert pour les allées et venues du personnel.
A peine arrivé je constate avec étonnement que les tunnels sont dépourvus de béton. Un ingénieur vient à ma rencontre, attiré par ce soldat qui semble en admiration devant l’ampleur des travaux.
-Jamais venu jusqu’ici dit-il. Vous les soldats n’avez pas d’autorisation pour circuler en dehors du fort. Vous semblez cependant vous intéresser à la Todt. Qu’à cela ne tienne, je vais vous fournir quelques éclaircissements que vous pourrez transmettre à vos camarades. C’est normal après tout. C’est vous qui allez vous servir de ces installations dans un avenir très proche.
J'écoute avec attention les explications de l’ingénieur, puis prend le sauf-conduit m’autorisant à pénétrer dans les souterrains. Je remercie l’homme d’une poignée de main vigoureuse et me dirige vers l’inconnu, vers ce qu'il me semble être la galerie principale. Au passage, je manque de percuter un ouvrier espagnol qui pousse une brouette. L’homme arrogant se retourne brusquement d’un air mauvais. Il s’excuse et poursuit son chemin.

A suivre.....
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ORION

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Ven 8 Mai 2015 - 18:35

Suite 3.......

Deux heures plus tard je regagne mon bunker, encore sous l’émerveillement de ce que j'ai pu observer. Dans peu de temps nous serons là-dessous. Ludovic est assis à la grande table, un livre  à la main, qui lève le nez dès le seuil de la porte franchit.
-Alors! Raconte ton aventure dans les profondeurs de la terre. C’est comment en bas? Tu as pu rentrer sans problème? D’ordinaire il faut montrer patte blanche pour avoir accès au réseau. Ils disent qu’il ne faut pas déranger le travail des civils. J’en sais quelque chose puisque c’est le sergent Grassiens qui me l’a dit, pas plus tard que tout à l’heure.
-C’est formidable! M'écriai-je en m’asseyant près de lui. Quelques compagnons présents se rapprochent pour écouter. En attendant je boirais bien un coup! Un jeune soldat me tend une bière que je décapsule aussitôt, et boit une gorgée. Je n'ai pas le temps de commencer une phrase que je rote bruyamment, ce qui fait rire tout le monde.
-Ne nous fait pas languir Erich. Dans quelque temps nous serons les seuls à pouvoir circuler dans les tunnels. Ce sera notre domaine. Relate-nous ta visite chez les taupes.
-Voilà! (Je me lève et mine la scène). J’ai eu l’agréable surprise de pouvoir discuter avec un gars de la Todt qui m’a expliqué pendant un quart d’heure l’histoire de ce fort et les transformations qui y sont apportées. En un mot, la structure d’Aleth, tel que nous pouvons la voir, s’apparente aux réalisations d’un nommé Vauban, un ingénieur du roi de France en 1655. Elle repose essentiellement sur quatre saillants à revers liés entre-eux par des courtines pour former l’enceinte que nous connaissons. Contrairement à l’architecture typique des systèmes fortifiés de l’époque dont les murs épais se prolongent de terrassements d’artillerie, le fort d’Aleth en est partiellement dépourvu, du moins en ce qui concerne l’intérieur de l’enceinte. Cette lacune est comblée en partie par la différence de niveau qui existe entre les murailles nord et ouest, de celles du sud et du versant est. La cour intérieure joue ici un rôle analogue aux épaulements d’artillerie traditionnels en formant une vaste terrasse. D’ailleurs, la courtine ouest, coupée en son centre par une demi-tour qui s’avance vers l’extérieur, permet de battre aisément l’escarpe. Sur le flanc est, plusieurs constructions voûtées en pierre de taille sont accolées à la muraille surélevée. L’un de ces bâtiments est actuellement transformé pour servir l’administration du fort. Le béton y coule à flot. Fermant l’enceinte au sud s’élève un imposant massif cloisonné en Corps de caserne, de part et d’autre de l’entrée principale voûtée en arc de décharge. C’est dans ces anciens casernements qu’est entreposé  aujourd’hui le matériel d’entretien. Il y  a une poterne à proximité de la grande entrée, au pied du bastion sud-ouest, pour faciliter à l’époque les mouvements de la garnison. Ce massif comporte deux saillants avec épaulements d’artillerie. L’ouvrage est ensuite coupé du plateau par un large fossé à contrescarpe et banquette, et s’inscrit dans la catégorie des constructions…Comment il a appelé ça déjà…(Je me frotte le menton, le regard rivé au plafond) Je ne me rappelle plus le terme…Ah si! Constructions semi-enterrées. C’est cela le terme, semi-enterrées puisque le sol au niveau de la banquette extérieure est nivelé en pente douce, formant un glacis qui s’étale jusqu’à la base de la presqu’île.
J'explique avec de larges gestes la configuration du terrain. Les hommes présents dans la chambrée écoutent attentivement le récit. Personne ne bronche et mis à part ma propre voix, c’est le silence le plus complet.
-Bref! Ce front bastionné barre donc le plateau en son point le plus élevé, dominant ainsi l’assaillant. Voilà pour l’histoire. Maintenant, la Todt est présente et leur objectif consiste à intégrer les vestiges du XVIIIe siècle à la fortification moderne, incluant dans le même ensemble la totalité du promontoire d’Aleth. C’est pour cette raison qu’ils ont construit une chaîne de blockhaus tout autour de la cour intérieure, des blockhaus à vocations multiples qu’il a dit l’ingénieur.
-Je sais, rétorque le chef de chambrée. La semaine dernière j’ai reçu une instruction concernant les ouvrages de la cour. J’ai gardé la notice quelque part. Attendez un peu…Il ouvre un tiroir de son caisson personnel et en sort une brochure explicative. C’est écrit noir sur blanc. Il faut permettre, grâce à une position de Flak (Défense contre-avions), d’apporter un soutien complémentaire aux batteries de D.C.A. de la forteresse de Saint-Malo, et assurer par l’intermédiaire de cette même position, la couverture aérienne nécessaire à la sécurité des installations propres à l’ouvrage. Petit 2, interdire la pénétration d’éléments ennemis par un choix judicieux des blocs de combat officiant pour une défense rapprochée optimale. Petit 3, jouer un rôle déterminant dans la conduite des armes et des tirs de contre-batteries. Petit 4, pouvoir visualiser des objectifs aussi bien terrestres que maritimes par l’implantation de cloches blindées d’observation et la construction d’un poste directeur (ou de commandement) à visière frontale. Voilà ce que la brochure explique.
-C’est exactement cela! L’intégration de tous ces éléments aux anciennes murailles suppose un démantèlement partiel d’une partie des bastions, plus particulièrement au niveau des revers, afin de permettre aux énormes plaques de blindage des futures casemates de s’adapter à la configuration du fort. C’est pourquoi en cet instant précis, je vous affirme que nous sommes à l’intérieur d’un bloc R.105 intégré dans l’un des revers. On réalise donc deux niveaux d’ouvrages superposés dans le saillant sud-est et deux niveaux décalés au bastion nord-est, celui où nous sommes, seules parties pouvant recevoir une infrastructure de ce type. Ils sont concrétisés par des casemates d’infanterie qui croisent leurs feux et reliés à un troisième niveau, souterrain celui-là, par des escaliers et des puits verticaux à échelons. Seul le bastion nord-est fait l’objet d’un aménagement de ce genre.
Je me lève soudain, prend un crayon de bois et une grande feuille de papier que je fixe à la cloison avec des punaises. Je dessine grossièrement un plan du fort, le glacis extérieur et les contours de la presqu’île. Puis je reprends la parole en  gesticulant et en traçant des lignes sur le papier.
-Parallèlement aux blocs intérieurs, l’intégralité du promontoire va être protégé par des blocs de combat dispersés aux points de faiblesse de la fortification Vauban, notamment en bordure de la contrescarpe, et être sous couverture extérieure. Ces petits ouvrages sont pour la plupart terminés. Quelques nids de mitrailleuses, un Tobrouk1 pour tourelle de char FT17 (Char Français de prise) sur la plage des Bas-Sablons, et un au parc des Corbières. Une casemate pour canon de 50 mm à l’arsenal pour barrer la Rance, et plusieurs bunkers sur la rive opposée du côté de Dinard. Ces  points-d’appui ont déjà reçu leur armement et sont opérationnels. Sur le plan de l’artillerie, et là cela nous concerne, compte-tenu du terrain peu propice à assurer la protection de la garnison lors des déplacements d’un blockhaus à l’autre, les casemates sont enterrées profondément à l’abri de la roche, ne laissant apparaître que leurs embrasures de tir. Ce procédé implique la réalisation de travaux gigantesques permettant de relier les blocs de combat à un casernement central et aux différents organes d’infanterie, de commandement et de dépôts divers. Toutes les zones à risques, c’est à dire les soutes à obus, les blocs de surface, la centrale électrique et les accès directs aux bunkers, sont renforcés avec du béton armé. Le creusement des tunnels doit permettre la libre circulation du personnel et assurer la protection des installations contre le déferlement des bombes et des obus (Je m’arrête et observe mes camarades). Espérons que nous n’en recevrons pas trop. Avant que nous ne soyons affectés à Aleth, le chantier était déjà commencé. La Todt a d’abord percé des puits jusqu’à une profondeur moyenne de  12 mètres. Le premier dans la cour du fort et le second au sud, près des entrées, qui a été comblé par la suite et transformé pour recevoir un bloc de combat à cloche blindée. Maintenant j’en arrive à ma visite des souterrains qui sont construits sur le principe des ouvrages de La Ligne Maginot dans l’Est de la France, et à ce que j’ai réellement vu, de mes propres yeux. Ecoutez bien, voici un récit digne des plus grands conteurs (sourire).
-"Lorsque j’arrive à proximité des entrées, sur la plate-forme rocheuse qui domine le petit port de Solidor, il règne une intense agitation à l’extérieur. Il faut que vous vous imaginiez bien le décor.
Trois baraquements se trouvent sur la gauche de la première trouée dans la roche; le premier est occupé par la Todt, le second abrite du personnel civil et le troisième est une forge. Il y a aussi un compresseur, et le bas de la presqu’île est défendu par plusieurs mitrailleuses et un gros bunker avec une cloche blindée en cours de finition. Les ouvriers…il y a des italiens, des français bien sûr, et des espagnols.... vont et viennent sur le terre-plein central. On dirait une ruche en effervescence tant il y a de monde. En plus des ouvriers il y a des ingénieurs, des contremaîtres, des chefs de chantier les mains dans les poches, quelques soldats triés sur le volet pour la garde. D'ailleurs ceux-là on ne les voit pas dans le fort et je ne sais pas d'où ils viennent, des officiers et quelques sous-officiers. Normalement nous n'avons pas le droit de pénétrer dans les tunnels sans une autorisation spéciale. Mais grâce à cet ingénieur arrivé miraculeusement et au bon moment, j’ai réussi à obtenir ce que personne n’aurait osé demander. Une chance incroyable.
Je m’approche donc sensiblement, salue un officier au passage qui me demande ce que je fais là. Je lui présente le sauf-conduit tout neuf et il me laisse passer. Devant moi s’ouvrent deux tunnels décalés d’une dizaine de mètres. Le premier en liaison directe avec la galerie principale sert pour l’approvisionnement en matériels et munitions. Le second de dimensions restreintes pour la circulation du personnel. J’entre par la deuxième entrée à la suite d’une équipe de foreurs transportant des barres à mines qui viennent probablement de subir un rajeunissement à la forge. Le tunnel principal est parcouru sur toute sa longueur par une voie ferrée étroite de 0,60 m non électrifiée. Un radier doit abriter le câblage électrique, le circuit des eaux et les câbles téléphoniques. Pour l’instant le radier est présent mais les câbles ne sont pas encore installés. De l’entrée, la galerie, taillée à même le roc, mesure approximativement 500 mètres jusqu’à un point de bifurcation est-ouest situé au niveau de la muraille nord du fort. Là, les wagonnets poussés à la main sont positionnés sur une plaque tournante qui leur permet une rotation de plus ou moins 80 degrés, rotation rendue obligatoire par la nécessité de prolonger le réseau souterrain d’est en ouest au vu de la proximité de la falaise. La galerie principale est actuellement éclairée par des ampoules de faible intensité disposées tous les dix mètres. Un gros câble électrique pend le long de la paroi et j’ai bien failli m’étaler par terre car je ne faisais pas attention où je mettais les pieds. Des wagonnets poussés à la main par des manutentionnaires circulent inlassablement, chargés à ras bord de cailloux. Des couloirs latéraux s’ouvrent de chaque côté de cette grande galerie, menant à des blocs de combat ou à des abris. Je n’ai pas été jusque là. D’ailleurs ces tunnels sont interdits d’accès. Au fond, des foreurs creusent la roche avec de grosses machines équipées de trépans et de fraises à section octogonale. J’avais remarqué au passage un amoncellement de caisses. Elles contiennent des barres à mines de 0,50 m qui attendent pour un usage futur.
Le vacarme est infernal et lorsque j’arrive au fond de la galerie principale, là où on perce, je dois me boucher les oreilles tant le bruit est effrayant. Du reste, toutes les personnes qui travaillent dans cette partie souterraine portent un casque adapté.
Deux foreurs attaquent le roc dans sa partie supérieure, creusant inlassablement des trous à intervalles réguliers. A chaque trépidation des machines, de la poussière se dégage des trous et envahie la galerie. J'ai dû mettre un mouchoir devant ma bouche pour pouvoir respirer.
Les perforateurs font ainsi quatre à cinq forages, puis un artificier arrive, tape sur l’épaule du foreur le plus proche et lui crie quelque chose à l’oreille en regardant sa montre. Quelques minutes plus tard, il a disposé dans les trous des petits pains d’explosif reliés entre-eux par un fil électrique. Lorsque l’opération est terminée, il fait signe à tout le monde de dégager. C’est alors que le klaxon retentit, emplissant d’un son strident les tunnels. Les foreurs rangent leur matériel et s’apprêtent à quitter le fond de la galerie quand la lumière s’éteint. L’un d’eux me tend alors une lampe et me fait signe de le suivre. Nous nous dirigeons vers la sortie ou règne une cohue indescriptible. Il y a bien cinquante personnes qui se bousculent tandis que des électriciens  enlèvent une à une les ampoules.
Lorsque tout le monde est dehors et à l’abri, une forte déflagration ébranle la presqu’île qui libère une épaisse fumée noire. La poussière se dissipe rapidement et de nouvelles équipes prennent le relais pour la poursuite des travaux. J’ai regardé l’heure juste après le grand boum et je dois dire que j’ai été impressionné par l’ampleur du chantier. A mon avis, et en rapport des plans que nous avons eu l’occasion de consulter, il doit rester environ 50 mètres à percer. Des barrages en bois obstruent les galeries du côté de Saint-Malo et des équipes sont à pied d’œuvre pour bétonner les futures casemates d’artillerie qui ne sont pas encore terminées. Le plus gros des travaux de percement qui reste à faire se trouve vers Dinard. Le casernement est achevé et la salle des groupes électrogènes n’attend plus que l’installation du matériel. Un technicien m'a affirmé qu’il attendait l’arrivée des canons pour le mois prochain. Je n’ai pas pu savoir de quel matériel nous disposerons, mais le premier bloc près des entrées, celui qui est à proximité du premier puits de percement, doit recevoir une pièce tchèque Skoda de 47 mm à rotule. Vous vous rendez compte! Du matériel de forteresse! C’est vraiment impressionnant…Après ma visite je suis remonté par le glacis. Ils utilisent le petit train (TIV) pour acheminer le matériel, et ils ont même construit une nouvelle ligne raccordée à la ligne principale. Elle longe les Bas-Sablons, sur la chaussée même, et bifurque vers Aleth où elle se divise en deux; un tronçon vers la gauche en direction des entrées, l’autre remonte le glacis jusqu’au fort. Le secteur grouille de monde, c’est surprenant".

A suivre....


Dernière édition par ORION le Sam 9 Mai 2015 - 11:32, édité 1 fois
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ORION

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Sam 9 Mai 2015 - 11:32

Suite.......

-Voilà un discours digne des plus grands philosophes du siècle, dit Ludovic en me donnant une grande tape. Nous sommes tous sous le charme. Revenons cependant à la réalité. Nous savons tous qu’il nous est interdit de circuler sur le site tant que les travaux ne sont pas terminés. Or nous sommes à la fin du mois de novembre 1942. Cela fait près d’un an que la Todt se coltine le travail, et nous attendons toujours, confinés dans ce bunker trop petit, à attendre le bon vouloir des ingénieurs. Que font nos chefs en ce moment ? L’officier le plus élevé en grade est un capitaine issu d’un autre bataillon de la division. On ne le voit que rarement. Personne ne peut dire ou il loge. Est-ce dans le fort ? A l’extérieur ou en ville ? Quarante…Nous sommes quarante pour garder la citadelle. C’est trop peu si l’on considère les malouins comme des gens agressifs. Heureusement ils ne le sont pas trop. Mais les éléments externes sont nombreux, qui aimeraient bien nous causer quelques problèmes. Avec le temps, ces problèmes vont s’accroître et s’accumuler.
-Je n’en suis pas si sûr, plaide Wilfried. Il n’y a pas que nous dans le secteur. L’OT est partout, et il suffit de regarder vers le port pour s’apercevoir que l’on construit dans tous les azimuts. Entre Saint-Servan et Saint-Malo, juste avant les écluses, le vieux fort Du Naye fait aussi l’objet d’un réaménagement en règle. Au large, les îles de Cézembre et du Grand Bey sont bétonnées à outrance. Nous sommes les seuls dans l’ignorance. Personne ne nous informe de la situation. Je suis d’accord pour garder le secret, mais il ne faut tout de même pas exagérer. Aux dernières nouvelles le capitaine est à l’état-major. Il nage dans la paperasserie. Et nous, que faisons-nous pendant tout ce temps ? On se fait chier à monter la garde, sans savoir de quoi demain sera fait!
-Ne te plains pas trop de la situation Wil. A part les corvées, nous sommes quand même bien loti. Très peu d’entraînement, des chefs absents. Que veut-tu de plus ? Je préfère sincèrement être ici qu’à Cézembre, à La Varde ou à Rothéneuf. Au moins nous avons la paix. Saint-Malo va être transformé en forteresse, et pour arriver à ce niveau, ce sont au moins 5 à 6000 hommes qui vont arriver d’ici à quelques mois. Il faut bien garnir tous les bunkers qui sortent de terre. Pour l’instant gardons à l’esprit que les plus beaux jours de l’occupation sont derrière nous. Ce qu’il y a devant ce sont les emmerdes. Alors profitons encore un peu des avantages qui nous sont octroyés. Je propose à ceux qui ne sont pas de corvée ce soir d’organiser un tournoi de cartes avec les occupants du bloc en dessous. Ceux qui sont d’accord lèvent la main..............


1943


Janvier, février, mars, avril...... Les mois se succèdent au rythme des explosions et des pétardages. La cité corsaire est calme. Pas le moindre accrochage avec la population en ce début d’année. Les trains déchargent chaque jour sur le chantier leurs rames de ciment, sable et gravier, dans un bruit infernal. La pente jusqu’à l’entrée du fort est raide et les locomotives peinent pour grimper au sommet du plateau. A l’intérieur de la cour, nous avons installé une plate-forme pour faciliter le déchargement du matériel. Des trains, on hisse sur les remparts à l’aide de treuils les matériaux nécessaires. Des wagonnets remplis de sable et poussés à la main sont déversés dans la cour au pied de la plate-forme. Sable, ciment et gravier sont mélangés pour alimenter les bétonneuses installées à proximité. Elles nourrissent des pompes qui refoulent le béton liquide dans les coffrages des casemates en construction, par l’intermédiaire de tuyauteries en fonte. D’inévitables accidents se produisent; un wagon se détache brusquement, dévale la pente, quitte la voie et défonce une maison.

Un nuage de poussière permanent plane au-dessus de la citadelle. Le bruit est tel que les habitants du quartier voisin ne peuvent dormir. La fourmilière est en pleine activité. La roche est attaquée avec des perforatrices alimentées par des compresseurs. On installe des conduites d’aération pour que l’air devienne respirable. Inlassablement on fore, on creuse. Les explosions provoquent des fissures et la roche se désagrège en quartiers énormes. De grosses remorques tirées par de puissants tracteurs amènent à pied d’œuvre les tourelles  blindées  qui sont  déchargées à  l’aide de palans, et positionnées au-dessus des puits. Délicatement, les cloches en acier viennent s’empaler sur de grosses tiges filetées scellées dans une collerette de béton. Elles sont ensuite fortement boulonnées sur leur socle et l’excavation qui les entoure remblayée avec du béton armé. Dans le fond des cuisines souterraines, on perce à nouveau un large boyau vertical. Il est destiné à recevoir les grosses conduites d’évacuation des fumées, et les gaz d’échappement des moteurs diesels de quarante chevaux de l’usine. Enfin on arme l’ouvrage. La presqu’île est barrée d’un champ de pieux métalliques profondément enterrés dans le sol et disposés verticalement, chaque pieu étant décalé en hauteur pour faciliter le basculement des chars et autres véhicules ennemis. La cour intérieure du fort fait aussi l’objet d’un aménagement spécial. Comme pour le plateau extérieur, on y plante verticalement des poutrelles d’acier destinées à empêcher une action parachutée. L’armée prend alors possession des lieux et la Cité d’Aleth devient un bouclier indestructible. La 346eme division d’infanterie remplace petit à petit les ouvriers de la Todt. Elle occupe tout le secteur de Saint-Malo (KVG Rance – Groupe de Défense Rance) et arme neuf  batteries côtières.


Novembre 1943

Avec Ludovic nous flânons au centre de la cour. C’est samedi et nous ne sommes pas de service. Aucune corvée n’est prévue et nous avons demandé à notre chef de compagnie, le lieutenant Kubler, l’autorisation de prendre un peu de repos. La besogne avance vite et le bloc N, qui nous est assigné, sera bientôt apte à fonctionner normalement. Le lieutenant nous a gentiment accordé une demi-heure. Nous en profitons pour marcher un peu à l’extérieur, histoire de se dégourdir les jambes, et échanger nos points de vue sur la situation. Le ciel est encombré de nuages mais la température est douce. Un petit air frais rappelle quand même que l’été est déjà loin. La cour du fort a bien changé depuis 1942. Le sol est dur comme de la pierre. Fini la boue et l’encombrement du matériel. Il reste encore quelques manœuvres pour terminer certaines installations, mais la plupart du personnel de la Todt a déserté le site pour d’autres ouvrages. Tout en marchant et en conversant, nous nous rapprochons du parapet nord. On s'arrête un moment pour contempler le paysage. Nos regards se portent vers Dinard et la ville intra-muros. La  mer est placide et quelques bateaux sillonnent le plan d’eau. Sur la gauche, une vedette  se rapproche. C’est la navette qui relie Dinard et Saint-Malo. Au loin, on distingue la masse trapue de l’île de Cézembre qui garde la baie. Plus près et sur la droite, l’ouvrage du Grand Bey semble protéger les remparts de la cité corsaire. De notre position nous avons une vue magnifique sur la ville close. En contrebas, sur le chemin de ronde qui fait le tour de la presqu’île, des officiers examinent une carte d’état-major posée sur les dessus de la cloche du bloc O. En dessous d’eux s’étale le barrage d’obstruction de l’anse des Bas-Sablons. Nous profitons de l’opportunité qui nous est offerte pour allumer une cigarette. Une patrouille apparaît sur le chemin de ronde. Huit hommes et deux chiens de guerre. Elle passe derrière le groupe d’officiers et continue sa route. Il est agréable de prendre l'air et le site est magique. Saint-Malo est vraiment une belle ville. La semaine dernière nous avons eu le droit de nous rendre dans l'intra-muros pour visiter la cathédrale. C'est la cinquième fois que nous sommes autorisés à nous rendre en dehors du fort. Nous en avons profité pour faire quelques achats et discuter avec des marins en vadrouille. La population ne fait pas attention aux soldats qui déambulent dans la cité. Ils sont maintenant habitués à côtoyer les uniformes de la Wehrmarcht. Il faut cependant faire attention et ne pas circuler seul. Là-dessus, les consignes sont strictes. Notre attention est attirée soudainement par un camion qui franchit en klaxonnant la porte d’entrée du fort et vient s’arrêter devant le poste de commandement. Il en descend un adjudant et une section de grenadiers. Un ordre bref et les hommes se mettent en rang. Je me détourne et préfère regarder la mer. C'est plus agréable. Un geste vif de la main balance mon mégot par-dessus le parapet.
A cet instant retentit le hurlement de la sirène d’alerte. C’est un bruit discordant à vous percer les tympans. On doit l’entendre de Saint-Servan. Surpris, nous nous regardons dans le blanc des yeux. Un peu partout c’est la débandade. Le groupe de grenadiers se disperse tandis que le chauffeur du camion fait crisser les pneus. Sur les dessus du bastion de la défense antiaérienne, les servants se ruent à leurs pièces, car les encuvements sont pourvus avec des 37 mm Flak. Un sous-officier beugle à qui veut bien l’entendre en se penchant vers la cour.
-Alerte aérienne! Des avions en rapprochement. Tout le monde aux abris........
La sirène n’en finit pas de hurler. J'accroche Ludovic par la manche.
-Ne restons pas ici. Allez viens!

Nous courrons vers l'ouvrage le plus près, le bloc W. Dans la précipitation nous n'avons pas le temps de rallier notre poste de combat. Le lieutenant va regretter de nous avoir permis de sortir, mais nous ne pouvons pas rester enfermés dans les souterrains à longueur de journée. D'ailleurs il ne se passe pas grand chose d'exceptionnel en cette fin d'année 1943. Cette alerte n'est sans doute que passagère et nullement inquiétante pour la sécurité de la citadelle. Toutefois, nous sommes habitués depuis quelque temps à subir quelques désagréments de ce genre. A chaque fois les avions repérés volent loin vers l'est et en dehors du rayon d'action de la Flak. Avec l'habitude, les hommes gagnent les abris sans trop se soucier du danger potentiel. C'est devenu de la routine. Nous franchissons la porte blindée qui ferme l'accès au bloc. Ludovic manque de percuter de plein fouet le premier individu qui lui bloque le passage. Il s’excuse poliment et le dépasse. La porte se referme sur un couloir encombré. On ne peut avancer très loin tant il y a de monde et je dois me plaquer contre le béton pour pouvoir respirer normalement. A proximité se tient un sergent-chef que je connais de vue, et qui porte dans ses bras une liasse de dossiers qui, visiblement, n’a pas encore été ouverte. A brûle pourpoint je lui demande ce qui se passe.
-Le poste de commandement de la batterie lourde de Cézembre signale des avions de reconnaissance britanniques au-dessus de la côte, vers Cancale je crois. Ils doivent photographier les fortifications.
-Merci!
La R.A.F (Royale Air Force – Aviation anglaise) effectue des vols fréquents depuis le début du mois de mai. Aussi ne suis-je pas étonné de la réponse. Grâce aux multiples blockhaus disséminés au bord du rivage et aux stations radars de la pointe du Grouin et du Cap Fréhel, la garnison peut être prévenue à temps. Les électriciens se battent avec le temps pour respecter l’échéance du calendrier.  L’alerte ne dure qu’un quart d’heure, mais dans ce laps de temps, les minutes sont interminables. Chaque individu observe son voisin en se demandant ce qu'il peut bien penser en ce moment même. Ludovic me sourit et croise les bras sur sa poitrine. On entend simplement la respiration des hommes car pas un bruit ne filtre à travers le béton. La porte du bunker s’ouvre brusquement et un homme apparaît dans l’encadrement.
-Vous pouvez sortir. C’est terminé. Une alerte de routine comme d’habitude!
J'échange un regard avec Ludovic. Nous nous comprenons et regagnons les sous-sols par le puits à échelons du bloc. Il nous faut rejoindre la grande galerie large de trois mètres sur deux mètres soixante de haut, et nous avons encore le temps de travailler une heure ou deux dans la chambre de tir de la casemate. Le bloc N est un ouvrage d’artillerie axé vers le port. De plein-pied, il est en communication directe avec la galerie mère et fermé par une large porte blindée à double vantaux. C’est l’aboutissement de la voie ferrée de 0,60 m. La chambre de tir très vaste est pourvue sur ses côtés de trappes à échelons menant dans une fosse à douilles. Légèrement en retrait de la casemate et dans la galerie mère, deux soutes à munitions approvisionnent la pièce en projectiles. Au centre du local se dresse le canon de 105 mm Lefh 16, à l’origine un obusier de 105 GP, installé depuis une semaine seulement. C’est le bloc le plus important avec la casemate X.
Dès le franchissement de la porte blindée nous nous retrouvons dans notre élément. Je dépose mon arme contre un mur et enfile une vieille veste de travail. A l’extérieur, les peintres ont repris leur activité dès la fin de l'alerte et donnent une dernière touche au béton. La teinte pierre aux couleurs ocre et noire dissimule l’ouverture aux regards indiscrets. Le canon  a été placé sous une bâche pour éviter les éclaboussures. Il ne faut surtout pas abîmer cette merveille de technologie. Une pièce toute neuve, fierté de l’équipage du bloc. Avec Ludovic qui a une formation de pointeur, je passe mes moments de repos à étudier tous les rouages de la mécanique, châssis, affût, blindage. La bâche enlevée, je reste en émerveillement devant le monstre qui se dévoile. Pour que la chambre de tir dont l’embrasure est ouverte sur 120° puisse offrir le maximum de sécurité aux servants contre les tirs directs, on a démonté l’ancien bouclier trop court pour le remplacer par un blindage plus large qui couvre bien l'avant. Le tube long de 2,31 m, capable de propulser des obus à plus de 12000 mètres, pointe sa gueule meurtrière vers le port dans l’attente des prochains exercices. Autour du trou béant de l’embrasure, quelques ouvriers s’activent encore au rempart protecteur. Cette protection latérale est aussi assurée, contre les projectiles arrivant avec un angle inférieur à 30°, par l’adjonction d’une couche dite «d’éclatement» de deux mètres d’épaisseur, réalisée avec du béton et entourée de quinze centimètres de gravier et dix centimètres de sable. Des camions déchargent leur cargaison sur le chemin de ronde, puis on puise dans cette réserve à la demande pour garnir les remblais. Il faut que les pierres utilisées offrent une très grande résistance aux chocs, d’où une diversité dans les choix. On utilise de la roche de fusion à grains fins, du basalte, de la diorite, gabbros, et amphibolite. Les gros cailloux de plus de 50 kg proviennent d’enrochement volcanique.

A suivre......
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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Dim 10 Mai 2015 - 13:41

Suite...........


1944

Les choses changent dès le début de l’année avec la constitution de la 77e division d’infanterie qui remplace la 346e envoyée au Nord de la Seine. Dans l’intervalle c’est la 721e division, groupement d’éléments russes équivalent à une brigade, qui assure l’intérim. Avec mes camarades je passe ainsi de la 346e à la 77e division. Le potentiel humain de la citadelle est renforcé et ce sont à présent 500 hommes qui vivent entre ses murs.
Le 9 janvier, des marins italiens arrivent à Saint-Malo. Le 15, des bombes explosent un peu partout dans la ville close, principalement sur le bureau du Rassemblement National Populaire. Les vitrines de nombreux magasins sont brisées. Une autre explose dans un café de la rue de la Grande Anguille à Saint-Servan. Du fort on peut voir plusieurs panaches de fumée s’élever dans le ciel. Le lendemain de nouvelles déflagrations se produisent à Saint-Servan. Le Lutoprix et le magasin Economique sont touchés. La porte St.Louis intra-muros est barricadée par les sapeurs le 17.
L’état-major du colonel Von Aulock, dont le poste de commandement souterrain se situe au Val, à proximité de la Montagne St.Joseph, fait poser des réseaux de barbelés au niveau du bâtiment des Douanes jusqu’aux remparts. Il est interdit de circuler à bicyclette de 19 heures à 7 heures du matin, même tenue à la main.
Le 9 février nous participons à la destruction des maisons situées au pied de la citadelle pour élargir le champ de tir des canons. Le 6 mars, la ville est considérée comme Festung (Forteresse). Des affiches sont placardées sur les murs demandant aux malouins de quitter l’intra-muros avant le 20 mars. Avril arrive et les premiers engagements ont lieu en mer, au large de l’île de Cézembre. Il devient interdit de circuler entre 05h00 et 10h30 sur les remparts, les plages et à la porte de Dinan. Le tramway ne fonctionne plus faute de courant. C’est une locomotive qui tire cinq wagons toutes les heures vers Paramé. Les navires au mouillage dans la rade sont mitraillés par des avions anglais.
Le 27 avril se déroulent de violents combats au large, entre des bâtiments anglais et allemands. Deux jours plus tard, la citadelle est pilonnée par l’aviation ennemie. Le navire hôpital ancré dans l’avant-port est sérieusement endommagé. A partir de cette date, on pose sur la grande plage des poteaux en ciment surmontés de mines et d’obus. Les appareils britanniques bombardent régulièrement nos positions et des mouilleurs de mines sont mitraillés au large. A la fin du mois de mai, toutes les plages sont interdites d’accès.
Le 6 juin 1944 à 02h02, le chef d’état-major de la 7e Armée fait prendre toutes dispositions aux différents Corps d’Armées pour passer au stade d’alerte n°2. Moins de deux heures plus tard, le XXVe Corps d'Armée de Bretagne reçoit l’ordre d’alerte n°1. Des troupes aéroportées sont signalées dans la région de Carentan, au nord de Ste.Mère-Eglise, à Falaise et à Caen. A ce moment, la région de Saint-Malo compte plus de 10000 combattants regroupés sous les ordres d’un ancien de Stalingrad, le colonel Andreas Von Aulock.




6 JUIN 1944
SAINT-MALO – 05h00 du matin

Ils sont là, figés sous des tonnes de rochers à quelques mètres de la côte. Cinq pièces d’artillerie dont les embrasures orientées vers la mer laissent deviner les tubes en batterie. Bien à l’abri des regards extérieurs, cachés sous d’immenses filets de camouflage, les casemates peintes aux couleurs du paysage semblent abandonnées. Pourtant, dans leurs entrailles, à proximité de leurs pièces, les artilleurs sont nerveux. Ils attendent des informations sur la situation en Normandie. C’est l’attente, longue, angoissante et pesante.
La nuit semble n’en plus finir, une nuit opaque et noire comme de l’encre. Au-dessus de la falaise se dessinent les remparts du fort, le glacis et les pieux plantés sur le plateau. Vers Cézembre, le regard accroche la faible clarté diffusée par la visière frontale du poste de direction de tir, véritable mastodonte incrusté dans l’ancienne muraille de pierre. Dans les profondeurs de ce blockhaus, les hommes de quart pointent inlassablement leurs lourdes binoculaires vers le large. Rien ne trouble la quiétude des lieux. C’est ce qui semble le plus inquiétant. Pas un souffle de vent, personne à part les patrouilles sur le chemin de ronde. Il faut croire en cet instant que le promontoire est inhabité. Erreur magistrale car la nuit commence à s’estomper, et avec elle débute une nouvelle journée. Le tintamarre quotidien engendré par l’arrivée du cuisinier qui s’arrête à l’aurore devant les bunkers d’infanterie, est là pour rappeler aux hommes la dure réalité du moment. Finis les rêves et le sommeil réparateur. Nous sommes en guerre dans un pays occupé. Sous peu l’astre diurne réchauffera l’atmosphère pesante de ce mois de juin 1944, et le monde s’éveillera comme à chaque nouvelle journée depuis que le soldat allemand a foulé la terre de France. Tout au long de la côte ce sera le même scénario, les ouvrages reviendront à la vie avec l’aube naissante. Mais cette nouvelle journée annonce de grands bouleversements, car depuis trois heures du matin, le colonel Von Aulock a été prévenu par radio que des parachutages étaient en cours dans le Cotentin. Il se passe quelque chose d’anormal en ce matin du 6 juin. S’agit-il d’un exercice d’alerte ou le débarquement des alliés est-il en train de se concrétiser? Le capitaine Maussler ne le sait pas encore. Il déambule dans la grande salle à visière, les jumelles pendues autour du cou. Les quelques messages écoutés à la radio sont tous plus contradictoires les uns que les autres et n’émanent pas des PC divisionnaires ou régimentaires. Rien de sérieux ne laisse présager qu’il ne s’agit pas d’une farce. En face, la baie de Saint-Malo est vide, simplement recouverte par endroit d’un épais brouillard qui bouche l’horizon. Balayée par le vent qui se lève avec l'aube, la mer se soulève en multiples vaguelettes aux crêtes blanches. Le capitaine soupire d’aise.
L’aube fait une apparition timide. Beaucoup plus à l’est, 4126 bateaux, protégés par plus de 500 navires de guerre, survolés par 13.000 avions et transportant 140.000 hommes, sont aux portes de la Normandie. L’eau glacée de la Manche regorge de navires.
Dans le poste de commandement, le commandant de la citadelle fait une timide apparition. Je suis de corvée à la cuisine souterraine avec Ludovic. Les rares moment d'intimité que nous avons nous permettent de discuter librement de la situation. Elle n'est pas reluisante et nous appréhendons les jours à venir. Depuis le début de l'année nous avons constamment été en alerte. Un jour de mars où nous étions à l'entraînement au champ de course, des appareils de reconnaissance ont survolé la cité corsaire. Trop haut pour être la cible de la défense antiaérienne, ils ont tourné pendant plus d'une heure au-dessus de nos têtes sans que nous puissions intervenir. Nous étions alors à pointer de vieux canons de 75 français datant de la première guerre mondiale, seules pièces disponibles pour les exercices. Trois jours plus tard je fus désigné pour assurer la surveillance d'un convoi de ravitaillement. Nous avons été attaqués par des appareils britanniques alors que notre convoi chargé de munitions revenait du dépôt de Châteauneuf, à une dizaine de kilomètres d'Aleth. Depuis, nous avons la hantise des attaques. J'ai toujours pensé que je ne vivrais pas très vieux. Je souhaite simplement que si ma mort est programmée, que ce soit rapidement et sans souffrances.
Le chariot ambulant du cuistot a depuis longtemps quitté la réserve pour porter le petit-déjeuner aux bunkers d’infanterie. Avec Ludo nous papotons comme de vieilles mégères, à voix basse, tout en épluchant les patates pour le repas de midi. Un sergent survient en courant, se plante devant nous en gesticulant et pointe le doigt dans ma direction.
-Toi, le plus grand (Je mesure 1,80 m et Ludovic 1,65 m) viens avec moi! Laisse tomber les patates!
Je ne peut qu'obtempérer.
-Que se passe-t’il?
-Le PC demande du café et des petits pains. Il paraît que le commandant est là-bas. Alors il ne faut pas que l’on traîne. Le cuistot est parti faire sa tournée et je n’ai pas suffisamment de personnel pour assurer les besoins de l'état-major. C’est pas très clair en ce moment. Avec toutes ces fausses alertes on ne sait plus très bien ou on en est! Ce qui est sûr, c’est que si les alliés débarquent maintenant, on est bon pour rester coincé ici pendant un sacré bout de temps. Adieu les balades en ville et les belles malouines.

J'ai pris un chariot et déposé sur le plateau le café et les petits pains préparés par les aides cuisiniers, puis je suis le sergent le long des couloirs vers le poste de commandement (PDT R636). Moins de cinq minutes plus tard, nous pénétrons dans le saint des saints, le central opérations, le poste directeur. Je n’y suis jamais venu auparavant et c’est avec une certaine appréhension que je demande à la première personne rencontrée où se trouve la chambrée. L’aide de camp me conduit vers le local transformé en salle de repos et me présente au préposé de service qui m’aide à déposer le contenu du chariot sur une table. Je le remercie et lui demande comment faire pour la distribution.
-Prépare d’abord ton plateau avec le café versé dans les tasses. Le commandant prend deux sucres..... Le chef d’état-major trois..... Le chef de l'artillerie une pierre. Attend, je vais t’aider...... Je travaille au central radio et je connais les habitudes de chacun. Je vais te guider et tu n’auras qu’à présenter le plateau. Le reste viendra tout seul. De cette manière tu verras comment ça fonctionne ici. Si cela t’intéresse et si nous le pouvons, je t’expliquerais le fonctionnement du PC. Allons, ne traînons pas, ces messieurs n’aiment pas attendre. D’autant plus qu’en ce moment les choses semblent se gâter.
L'homme, sympathique jeune homme dans la trentaine, s’active à préparer les tasses de café. Pendant ce temps, je dispose sur une large assiette des petits pains tout droit sortis du four, puis j'ajuste ma tenue, enlève mon casque que je dépose sur une table et me prépare à affronter les officiers. Je ne suis pas habitué à ce genre de cérémonie et j'appréhende la rencontre. Le préposé m’observe à la dérobée et intervient.
-Ne te fais pas de soucis. Tout se passera bien. La première fois que j’ai été en présence de l’état-major je n’en menais pas large. Puis au fil du temps on s’y fait. Tu n’as qu’à me suivre. Bon, c’est prêt. Allons-y !


Il y a foule dans le bunker lorsque nous quittons la salle de repos. Des plantons courent dans tous les sens. L’état-major au complet est rassemblé dans la salle des cartes, de calculs et des données. Je ne quitte pas le préposé qui se présente devant le commandant. Ce dernier l’apostrophe avec un sourire.
-Ah! Karl..... Voilà de quoi nous restaurer. Merci pour ce frugal petit déjeuner. Et bien soldat, me lance-t'il en me fixant droit dans les yeux.
Je tremble des pieds à la tête.
-Ce n’est pas la peine de vous mettre dans des états pareils. Nous ne sommes pas des loups tout de même (Les officiers présents se retournent). Quelle est votre affectation?
-Je suis téléphoniste au bloc N mon commandant.
-Ah ces artilleurs! Sans eux nous ne serions rien. Le bloc N est le premier bloc équipé d’un 105. nous n’en avons que deux dans le fort. J’espère que vous ferez honneur au matériel qui vous est confié. Nous aurons peut-être l’occasion de faire appel à vos services d’ici peu !
-C’est le sergent Lutgens qui est chef de pièce au bloc N, réplique un lieutenant. C’est un bon artilleur. Par ailleurs c’est le seul bloc qui possède deux téléphonistes. Est-ce exact ?
-Oui mon lieutenant. Nous sommes effectivement deux.
-Quel est votre nom?
-Erich Pragen mon lieutenant.

Le lieutenant se tourne vers le chef d’état-major et lui parle discrètement à l’oreille. L’autre écoute avec attention puis hoche la tête.
-Nous avons besoin de personnel ici au poste de commandement. Deux téléphonistes au bloc N ne sont pas nécessaires. Selon les besoins nous ferons appel à vous pour servir de planton ou de rapporteur. Karl va prendre vos coordonnées et vous préviendra lorsque le moment sera venu.
-A vos ordres mon lieutenant.
Je soupire, regarde à gauche et à droite ne sachant pas où aller. Le préposé me fait un petit signe et je lui emboîte le pas. A l’entrée de la salle d’observation, le capitaine Maussler hausse les épaules.
-Ce n’est pas le moment de se prélasser devant des pains au chocolat et du café, hurle-t’il. Nous avons autre chose à faire que de lever le petit doigt devant une tasse. Il se passe des choses suffisamment importantes pour ne pas se laisser aller à ces enfantillages.
-C’est l’aide de camp du commandant qui a fait la demande à la cuisine, réplique Karl. Nous n’y sommes pour rien mon capitaine.
-L’aide de camp, dites-vous ! Dans ce cas, je dois m’incliner. Déposez le pot de café sur la petite table derrière vous et fichez le camp.
A travers la visière frontale de la salle d’observation, je regarde la mer et n'observe que les contours flous de l’île de Cézembre. La brume se dissipe, offrant un champ de vision qui s’agrandit de minute en minute. Le capitaine est retourné se poster devant les grosses jumelles fixées sur un trépied au centre du local. Il les braque sur le Grand-Bey puis balaye l’espace de la droite vers la gauche. Satisfait de son observation, il se retourne subitement.
-Vous êtes encore là! Dégagez en vitesse ou je vous colle au trou !
Nous nous regardons dans le blanc des yeux et tournons les talons. Au pied des quelques marches qui séparent la salle d’observation de celle des cartes, Karl me tire par la manche et me fait signe de le rejoindre.
-A présent que nous avons fait ce que nous devions faire, fait toi tout petit et regarde. Pour que le tir des canons, de ton canon, soit efficace, il faut donner à ce poste directeur les moyens pour corriger les angles en élévation et en circulaire de l’artillerie, en tenant compte du gisement et de la distance de l’objectif à atteindre. Sans données spécifiques sur les coordonnées du but, ton canon tirera dans le vide. Cette lacune est comblée par divers instruments dont un appareil qui sert à mesurer la distance qui sépare un observateur d’un point éloigné. Les données sont corrigées et transmises aux pièces en prenant en considération le décalage qui existe entre celles-ci et le poste d’observation. C’est le grand télémètre que tu as vu tout à l’heure.
-Je ne suis pas bête à ce point !. J’utilise ces canons depuis plusieurs années. C’est mon boulot. Nous en avons un portable dans la casemate.
-Ce bunker est un R.636 et en principe, le télémètre est situé dans une large cuve en toiture. Ici, compte tenu du faible espace, il a été installé dans la salle à visière, avec une lunette goniométrique pour le calcul du gisement et un correcteur de paralax. Les murs et la toiture sont en protection B, soit deux mètres d’épaisseur. Sa masse représente 960 m3 de béton , quarante huit tonnes de fers ronds et huit tonnes de profilés. La salle d’observation que nous venons de quitter abrite le télémètre et les instruments de visée et de pointage. Note bien que la taille du télémètre n’est pas un handicap puisque l’île de Cézembre dispose d’un appareil de télémétrie beaucoup plus conséquent. Maintenant, regarde autour de toi. Ici c’est la salle des cartes, calculs et données, compartimentée en quatre salles. Chacune de ces salles recueille les informations en provenance de l’extérieur sur les mouvements de l’ennemi, informations qui sont analysées et immédiatement transmises aux pièces, les tirs étant le plus souvent préréglés. Un officier et neuf hommes officient en permanence.
-Oui! nous avons un tableau d’objectifs définis et au-dessus de l’embrasure, une grande règle graduée pour le calcul du gisement.
-A côté de ce local il y a la chambre de l’officier de permanence, puis le local radio et transmissions qui accueille un sous-officier et quatre hommes, et le central téléphonique. De l’autre côté, la grande salle où nous avons préparé le plateau sert de chambrée pour le personnel, mais étant donné que le bloc est relié au casernement souterrain, elle a été modifiée. Sur l’arrière, le sas et la caponnière de défense extérieure, l’ouvrage étant ouvert dans la cour du fort. Au total, il y a vingt et une personnes qui travaillent dans le poste de commandement, sans compter l’état-major du commandant.
-Cela fait beaucoup de monde dans un espace aussi petit. Je préfère ma casemate, il y a plus de place et on ne se marche pas les uns sur les autres.

A cet instant précis, le téléphone mural se met à sonner. Un planton décroche le combiné, puis il passe l’appareil à son chef de service qui lui-même transmet l’appel au chef d’état-major.
-C’est parti, dit-il en nous regardant. Ils ont débarqué!

Ce 6 juin 1944 marque le début d’une ère nouvelle pour l’occupant. Le fort est opérationnel à 100%. Il est relié en énergie électrique par le réseau urbain. Lors d’une attaque, les groupes électrogènes prennent le relais si le réseau principal est coupé.
Des patrouilles armées sillonnent à présent les rues de Saint-Malo et il est interdit d’aller à Dinard et de franchir les lignes de la défense antichars. Dans la nuit du 7 au 8, l’amiral Gruppe West ordonne à la deuxième flottille de dragueurs (Bénodet) de faire mouvement vers Brest et Saint-Malo. Les liaisons téléphoniques sont coupées. Entre 08h00 et 22h00, la ville fait l’objet de cinq attaques aériennes. Les trains n’arrivent plus. Des bombes tombent sur le navire hôpital, d’autres sur un bâtiment de la caserne de Rocabey. Un des appareils est abattu par la Flak. Le pilote tombe en mer avec son parachute. Plusieurs groupements tactiques du XXVe CA sont envoyés en Normandie pour tenter de contenir l’irrésistible élan de la 3e Armée Patton. A l’entrée de la Bretagne, plusieurs unités sont déjà en attente. La 275e compagnie antichars est en position à Rennes, et une importante formation tactique se trouve à pied d’œuvre à Messac près de Combourg. Les bombardements aériens s’intensifient au-dessus de la région malouine. La 24e flottille de dragueurs appareille pour Cherbourg où elle arrive le 11 juin. Son stock de torpilles est déchargé rapidement et les cinq bâtiments reprennent la mer vers Saint-Malo, accompagnés de deux unités de la 6e flottille. Les installations radars du cap Fréhel sont bombardées. Jusqu’au 17 juin la ville et ses alentours sont sous le feu intensif de l’aviation alliée.

Le port semble être une cible de choix. Le transport de troupe « Le France » s’enfonce doucement. Plusieurs bombes explosent devant le fort d’Aleth sans causer de dommages aux installations. Le 24 juin, 7 alertes. A deux reprises des bombes sont larguées sur les bateaux et les quais de Saint-Servan. Un appareil est descendu et s’écrase sur des maisons en ville. Le pilote est retrouvé déchiqueté, il ne reste que des lambeaux de chair et une botte avec une jambe à l’intérieur. Plusieurs navires sont en feu, notamment le Huxter, Le Rob, l’Augustin Fresnel des Ponts et Chaussées, ainsi qu’un chaland. Le cadavre d’un aviateur anglais est pris dans les défenses de la grande plage. Les Allemands n’osent pas aller le chercher, car de nombreux obus et mines se sont détachés des obstacles de plage et sont à présent enfouis dans le sable.
Des bateaux chargés de prisonniers civils, dont beaucoup portent une tenue de forçat, débarquent sur le quai à côté du casino; certains trop malades sont sortis des cales couchés sur des plateaux de grue. Ils sont gardés par des militaires en armes et des chiens. Le 4 juillet se déroule au large un nouveau combat naval entre bateaux anglais et allemands. Il y en a beaucoup de coulés. Ces navires transportaient des civils français, hommes et femmes qui travaillaient pour l’occupant. Le « Monitor » à l’avant complètement enlevé, on voit des corps dans l’enchevêtrement des tôles. L’aviation anglaise effectue des raids quotidiens au-dessus des ouvrages du Mur de l’Atlantique. Les installations sont pilonnées sans discontinuer.
Le 13 juillet revêt une date importante pour la forteresse. Les généraux Allemands Straube et Fahrmbacher sont conviés à Saint-Malo pour assister au rapport du commandant en chef de la 7e Armée. D’importantes décisions sont prises ce jour là et il faudra attendre le 25 courant pour que toute la Bretagne passe sous le contrôle permanent du XXVe CA de Fahrmbacher, y compris les secteurs côtiers chiffrés AI et A2, c’est à dire la bande littorale qui s’étend de la baie du Mont St.Michel jusqu’à Cléder à l’ouest de Roscoff. Deux jours plus tard, le môle des Noires est miné par l’occupant.
17 juillet: 15 alertes et bombardement du quartier de la gare. De nombreuses maisons de Marville sont détruites. 6 bombes sont aussi tombées sur le quai Duguay-Trouin.
18 juillet: 2 divisions de vedettes rapides (n°27, 94, 239, 96, 90, 91) sont aperçues entre le plateau des Minquiers et Les Roches Douvres. A 06h15 du matin, les vedettes (MTB) se trouvent à 10 milles dans le nord du Cap Fréhel. Vers 06h30 elles repèrent 6 bâtiments venant de la baie de St.Brieuc, en route au nord-ouest. Le combat s’engage et les dragueurs allemands, armés de pièces de 105 mm, ouvrent le feu sur les vedettes rapides avec une efficacité redoutable. La deuxième division se lance à l’attaque à la vitesse de 22 nœuds pour se rapprocher et lancer ses torpilles. Le tir des dragueurs ennemis (navires de 600 tonnes) est extrêmement précis et le MTB 94 est vite encadré. Touchée par de nombreux éclats, la vedette doit rompre le combat sous la protection du MTB 239. Les attaques successives des vedettes rapides ne peuvent cependant pas aboutir, les navires ne pouvant s’approcher à moins de 5000 mètres de l’ennemi. A 07h30, les vedettes s’éloignent vers le nord.
19 juillet: 6 alertes. Bombardement d’un train à Dol de Bretagne.
24 juillet: Nouvelle alerte et passage d’avions au-dessus de la ville. La DCA est active et touche plusieurs avions. Une salve de 20 mm tirée depuis le château touche un appareil qui s’abîme en mer près de la grande plage.
25 juillet: Un appareil à double fuselage passe au-dessus de la cité avec un moteur en feu. Il tombe non loin de la Hoguette. Le pilote sain et sauf revient à la nage.
26 juillet. Engagée dans le Cotentin, la 77e division d’infanterie regagne le secteur de Saint-Malo. Son état-major, le bataillon de transmissions et le soutien logistique arrivent à Tressaint.
27 juillet: Les Allemands continuent de miner le môle. 6 grands trous sont déjà percés. La 77e division prend officiellement le contrôle du secteur côtier A1. Tactiquement, hiérarchiquement et territorialement, la Festung Saint-Malo lui est rattachée. Néanmoins, le commandant de la forteresse conserve ses droits et acquis en matière de défense côtière. Von Aulock se voit d’ailleurs attribué un renfort supplémentaire en la présence du 1er groupe du régiment d’artillerie 266, fort de trois batteries. Parallèlement, l’état-major du CA propose de porter le 635e bataillon de russes dans la forteresse.
28 juillet: Vers 09h00 bombardement de l’île de Cézembre. La Flak parvient à descendre plusieurs appareils. Un nouveau groupement arrive dans la forteresse, il s’agit du 3e groupe du 897e régiment d’infanterie.

A suivre.....
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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Dim 10 Mai 2015 - 13:51

c'est un vrai bon roman historique.
En plus c'est gratuit ddj


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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mar 12 Mai 2015 - 20:25

Suite.....et fin......

L’entrée en Bretagne des forces alliées a plusieurs objectifs; l’élimination des puissantes bases sous-marines de l’Atlantique, Brest, Lorient, St.Nazaire, et l’utilisation des importantes installations portuaires de ces villes pour acheminer le matériel nécessaire à la poursuite des combats. Bien que les Américains bénéficient de gros moyens, l’appui de près de 20.000 F.F.I. (Forces Françaises de l’Intérieur) stationnés sur le sol breton leur est acquis et renforce leur potentiel de manière indiscutable. Le 1er août la cité corsaire est de nouveau bombardée. C’est surtout le quartier de la gare qui est visé. Le lendemain le général Fahrmbacher est nommé commandant en chef de toutes les forces allemandes de Bretagne. Ce même jour, 120 bombardiers « Mitchell » larguent leur cargaison de bombes sur les dépôts d’essence des Talards.
Le 3 août, le commandant du XXVe Corps d’Armée ordonne le repli des troupes sur les forteresses. Les place-fortes doivent être défendues avec courage. Pour Saint-Malo, cet ordre implique la responsabilité des combats à l’est de la Rance au colonel Bacherer de la 77e division d’infanterie. Pour le secteur ouest, elle est dévolue au commandant de la place-forte, le colonel Von Aulock. La citadelle d’Aleth devient ainsi le poste de commandement de toute la forteresse. Les éléments de l’Organisation Todt évacuent la ville tandis qu’un groupement tactique, la Task-Force «A» américaine (TFA) du général Earnest, progresse lentement depuis Pontorson. Cette TFA est forte de 4000 hommes et 792 blindés. Elle a reçu pour mission de percer les lignes allemandes et de foncer tambour battant sur le port malouin. Cette force va cependant se heurter au réseau défensif ennemi matérialisé en certains endroits par des obstacles de toutes sortes. Devant la TFA se trouve un réseau naturel sur lequel vient se greffer des canaux artificiels creusés par la Todt dans le but de retarder la progression des blindés. Ce premier obstacle s’étend depuis la baie du Mont-Saint-Michel jusqu’à la Rance. Il est formé d’obstacles antichars au sud de Châteauneuf, entre St.Guinoux et St.Benoit des Ondes, et dans la partie sud du port de Cancale. Cette ligne de résistance se poursuit sur la rive gauche de la Rance dans le secteur de Dinard-Pleurtuit, du Minihic jusqu’à Lancieux, en longeant les rives du Frémur. Plus en retrait, une seconde ligne de défense également constituée d’obstacles antichars, de points-d’appui, de casemates pour mitrailleuses et canons Pak, de champs de mines et de réseaux denses de barbelés, ferme définitivement la forteresse depuis la pointe de La Varde jusqu’à la Rance.
Le 3 août les premiers américains sont aperçus à St.Pierre de Plesguen. Vers l’ouest, des actions de la Résistance sont menées de mains de maître. Elles deviennent problématiques dans le secteur de St.Cast. Informé de cette situation critique et afin de ne pas se faire attaquer sur plusieurs fronts, le poste de commandement de Von Aulock ordonne immédiatement une contre-attaque massive par l’intermédiaire des grosses pièces d’artillerie de l’île de Cézembre. 12 coups de 194 mm sont tirés sur la ville et tout rentre subitement dans l’ordre.
Depuis 14h30, le maire et le sous-préfet sont en conférence avec Von Aulock. Ils en ressortent vers 19h30 et font savoir que toute la population doit évacuer la ville avant le lundi, car l’armée allemande a reçu l’ordre de défendre Saint-Malo jusqu’au bout.
Face aux retranchements d’une solidité à toute épreuve, les unités américaines de la TFA se heurtent dès le début de la bataille à une vive résistance au sud de Châteauneuf. Dans l’impossibilité de rompre le cordon défensif ennemi, le général Earnest sollicite par radio l’envoi de renforts. Le 330e régiment d’infanterie de la 83e division «Ohio» lui est aussitôt octroyé. La bataille s’engage alors sur plusieurs fronts, mais sans l’obtention de résultats satisfaisants. L’ennemi combat avec acharnement et il est très difficile d’enfoncer le dispositif mis en place.
Ce dispositif rassemble dans son ensemble 10.000 hommes auxquels il faut rajouter environ 2000 rescapés venus grossir les rangs de la garnison après les premières escarmouches de ce début d’août 44. les ouvrages sur lesquels s’appuie Von Aulock englobent les anciennes fortifications françaises remaniées et modernisées, les points-d’appui côtiers, les deux lignes de résistance dont la plus solide, la deuxième ligne, doit lui permettre de bloquer l’adversaire au moins pendant plusieurs jours.
Le 5 août l’aviation attaque les navires stationnés en Rance. La Flak riposte énergiquement et les pièces de la citadelle d’Aleth font mouche. Entre 11h30 et 16h30, les avions pilonnent la première ligne antichars dans le but de favoriser le passage en masse des unités américaines qui se trouvent bloquées. Dans le même temps les bombardiers attaquent les bunkers de Cézembre. Il devient impossible de quitter Saint-Malo en raison des combats très proches. Sur le plan de la marine, la 24e flottille de dragueurs qui avait été constituée le 1er novembre 1942, est placée sous le contrôle de l’amiral commandant la marine dans les îles Anglo-normandes.
Du côté des alliés, la TFA a reçu de nouveaux renforts, le 3 Bn 331 Inf.Bataillon du 331e régiment de la 83e division, et le 83 Th Armored Field Bataillon équipé de canons automoteurs de 155 mm. En fait, c’est bientôt toute la 83e division du général Macon qui est dépêchée en renfort de la TFA. C’est ainsi qu’environ 20.000 hommes encerclent la forteresse de Saint-Malo. La TFA cède alors la place à la 83e D.I. qui  s’acharne sur les défenses ennemies. Les nombreuses attaques contre le flanc est de la forteresse se succèdent mais ne permettent pas une progression importante, les troupes sont bloquées à St.Benoit des Ondes. Dans le sud, l’avance consécutive au repli de l’occupant sur le deuxième ligne de résistance est par contre largement facilitée. Pour hâter les choses, la municipalité va demander à Von Aulock une reddition en règle, requête jugée inacceptable par l’intéressé. Le manque de performances à l’est oblige toutefois le général Macon à dépêcher un bataillon du 329e régiment pour attaquer par l’ouest.
Pendant ce temps, au cœur de la cité corsaire, les habitants sont réveillés par des tirs de mitrailleuses et des bruits d’éclatement de grenades. Ce sont des marins et des soldats de l’armée de Terre qui se battent entre-eux. Du haut des remparts, les soldats ont tiré sur les marins qui voulaient se rendre.
6 août. Bombardement incessant de l’aviation. Des bombes sont larguées au-dessus des batteries côtières du Grand-Bey. Saint-Malo courbe la tête sous la pluie de projectiles. La citadelle d’Aleth est en alerte permanente.

05h10 du matin.
-Fliegeralarm…
Je traverse la cour avec le courrier officiel que je dois remettre entre les mains du postier militaire qui attend dans le side-car à l’entrée du fort. Le moteur de la moto ronronne doucement et la lumière blafarde de son phare éclaire les sentinelles de garde  à la porte. Je tiens entre mes mains le rapport du commandant sur l’état de la citadelle après les attaques aériennes successives. Il est destiné à l’état-major de Von Aulock au Val. La moto n’est qu’à une dizaine de mètres lorsque l’alerte retentit. Le bruit strident de la sirène se fait entendre dans toute la fortification. Surpris par cette attaque matinale mais habitué à réagir promptement, je courre et balance le paquet au passager de la moto, puis fait demi-tour vers le poste de commandement. Le moteur de l’engin s’emballe et le side-car quitte le fort en trombe. Les lumières s’éteignent brusquement pour ne pas découvrir à l’ennemi la situation des ouvrages. Il ne fait pas encore jour. L’éclairage traditionnel est remplacé par un éclairage rouge ou bleu dans les chambres de tir, les salles d’observation et les locaux ayant des vues directes sur l’extérieur. Je parviens à l’entrée du bunker ou règne une cohue indescriptible. On se bouscule pour gagner la sécurité du béton. Sur la côte, on aperçoit les pinceaux lumineux des projecteurs qui balaient le ciel étoilé à la recherche d’une proie facile. Au-dessus du bastion de la Flak, le puissant faisceau du projecteur Anton troue la nuit noire. Dès les premiers instants les hommes se sont rués aux postes de combat, les uns aux canons lourds, les autres aux pièces de D.C.A.. Dans les entrailles du poste de direction de tir qui fait face à la haute mer, les guetteurs ont les yeux rivés aux binoculaires. La mer semble vide mais il ne faut pas se laisser surprendre. Le télémètre de la salle d’observation tourne lentement sous la poussée de mains expertes. Je gagne enfin la salle des calculs et rend compte à l’adjudant de quart du départ du courrier, puis je reprend mon poste d’observateur, car j'ai été rappelé du bloc N pour être rapporteur au PC. Mon travail consiste à noter sur un gros cahier tout ce qui se passe, tout ce qui se dit et tout ce qui se voit. En fait je suis  détaché comme secrétaire. Nous sont trois rapporteurs à rédiger par écrit « le journal de bord » du fort. Les événements sont parfois rapides et violents et un homme seul ne pas tout gérer. Les cahiers des rapporteurs sont analysés par la suite lorsque le calme est revenu.  Je note aussitôt:
05h11. Départ du courrier matinal vers le Val. Alerte aérienne..... Le personnel au poste de combat..... Beaucoup d’agitation en ce début de matinée...... Bousculade à l’entrée du PC..... Aperçu projecteurs au-dessus de Cézembre. Le nôtre aussi balaie la nuit.
05h15. De retour dans la salle d’observation. Les servants scrutent la mer. Le téléphone n’arrête pas de sonner et tout le monde parle en même temps. C’est un peu la panique. Les hommes se sont mis à l’abri.
05h21. On entend le grondement lointain de nombreux appareils au-dessus de La Varde.
Je note, gribouille, rature et rempli les pages. Les premiers projectiles éclatent comme des flashs dans la nuit, éclairant d’une lumière aveuglante les masses sombres et pourtant camouflées des bunkers. Un caporal pénètre dans le local et m’interpelle.
-Praden! Je vous cherchais. Le chef de quart veut que vous filiez dans la cloche d'observation du bastion  pour le rapport  des événements. Dépêchez-vous. Allez !
-Bien chef! Je file.
Je ramasse mon cahier et mon crayon, me fraye un chemin vers les souterrains et gagne le bunker à cloche. Souple comme un singe je grimpe allègrement dans le puits de cloche. A travers les fentes aménagées dans l'acier et l'optique de l'épiscope, je vais pouvoir observer tout ce qui se passe. Le soldat de faction me cède un peu de place et m'indique ce qu'il remarque pour le moment. Du côté de la Flak, les pourvoyeurs alimentent frénétiquement les pièces de la défense antiaérienne, le regard parfois détourné par un sifflement trop proche. La peur s'installe et l'homme quel qu'il soit, ne peut s'empêcher de la ressentir.
L'alerte est sérieuse et le fort fait le gros dos. Soudain, un bruit particulier reconnaissable entre tous, celui caractéristique d'une pluie de bombes en chute libre. J'ai les yeux rivés à l'épiscope. De l'autre côté de la cour, les hommes se plaquent  instantanément contre les parapets des cuves. Je les voit, pauvres silhouettes fluettes gesticulant au milieu de la fumée. C'est l'instinct qui commande. De mon poste d'observation, j’entends du bruit en bas du puits. Des soldats se sont recroquevillés à l'intérieur du blockhaus dont les murs épais de deux mètres doivent leur offrir une sécurité absolue. Ils ont fermé les lourdes portes blindées qui donne sur la galerie principale, et celles plus légères qui sépare les chambrées. Par habitude des exercices, les circuits de ventilation sont mis en route, les fameux HES 1,2 m3 de débit d'air. Ils peuvent fonctionner à bras ou à moteur mais pour l'heure, c'est le système à moteur qui est enclenché. L'air aspiré à l'extérieur est filtré et diffusé dans tout le bunker. Une légère surpression place les occupants à l'abri des poussières et des gaz toxiques.

           Un…deux…trois impacts! La pluie de bombes éclabousse le béton et des tonnes de terre et de pierraille fusent dans toutes les directions. Les projectiles labourent le sol de la cour qui est profondément marqué. A l'intérieur les hommes ont courbé le dos sous les coups de boutoirs assénés contre le béton. Ils n'ont pour l'instant plus peur de la mitraille tellement ils se sentent en sécurité. Je me suis instinctivement adossé à la paroi d'acier, les mains sur les oreilles pour amortir le bruit des explosions, bien que la cloche dispose d'un revêtement d'amiante qui amortit les bruits extérieurs. J'ai les pieds bien calés sur le plancher métallique. Mon compagnon de premier instant est descendu vite fait à la première explosion. Je reste là, seul, à attendre que le vacarme cesse. Passé le premier orage, les artilleurs retournent à leurs pièces et font cracher la poudre. Instinctivement,  je reporte mon attention sur l'épiscope et observe à nouveau à travers la fente. Les tubes de  Flak crachent leur mortel venin. Pris dans le faisceau du projecteur, voici un avion qui tente une manœuvre d'urgence pour échapper aux obus qui explosent autour de lui. La nuit est brusquement éclairée par de multiples rayons rouges ou jaunes qui se perdent en une courbe folle dans l'espace. Ce sont les obus traçants qui permettent aux servants de suivre leur trajectoire et ainsi corriger le tir.
Court instant de répit et nouvelle alerte. Un chasseur téméraire passe au-dessus du fort, arrose la Flak de ses mitrailleuses dont les balles tracent un sillon rectiligne qui traverse la cour en ligne droite. Le pilote vire sur la gauche mais trop tard. Un obus  arrache la queue de l'appareil qui plonge vers le sol. Il s'écrase sur la plage des Bas-Sablons. Intérieurement je jubile. Un de moins....... Je change de position et porte le regard vers la mer et la cité corsaire. De gros nuages de fumée s'élèvent dans le ciel au-dessus du Grand-Bey. L'ouvrage est attaqué. Le jour commence à poindre et  dans la semi-obscurité j'en  voit cinq, cinq gros appareils qui changent brusquement de direction et foncent vers le fort.
Merde, c'est pour nous! Je quitte précipitamment l'épiscope et dévale l'échelle d'accès jusqu'au pied du puits, franchit le sas et ferme la porte blindée derrière moi. Je me plaque contre l'un des murs de la chambrée et regarde les six hommes assis autour de la table, le visage triste et les traits tirés.
-Il n'y a rien à craindre ici. Par contre là-haut ça va chauffer. Un jeune soldat, pas plus de dix-neuf ans, tremble des pieds à la tête. Il me regarde avec l'espoir d'un quelconque réconfort.
-Comment t'appelle-tu?
Le jeune semble tétanisé. Il ne répond pas. La peur se lit sur son visage. J'observe tour à tour les six hommes prostrés. Ils sont tous jeunes. J'apostrophe le plus proche et lui demande si la ventilation fonctionne. L'autre hoche la tête, incapable de répondre.
-Ne restez pas à vous lamenter sur votre sort..... Bougez-vous un peu..... Que l'un d'entre vous actionne le ventilateur. Il faut renouveler l'air en permanence. On ne vous a rien appris. C'est la guerre non de Dieu. Ce n'est pas le moment de faiblir, surtout ici avec 10 mètres de roche au-dessus de vos têtes. Qu'est ce que ce sera lorsque les Yankees seront là ?
Je n'ai pas le temps d'achever mon sermon qu'une déflagration impressionnante ébranle le bloc. Contre le toit du blockhaus un impact fait soudainement apparaître le ferraillage. L'onde de choc se répercute à travers le béton en s'amplifiant au cours de son trajet. Un entonnoir s'est formé et l'armature métallique de l'édifice s'est déformée au point d'explosion. Le bunker tremble sur ses fondations. Un autre impact plus fort ébranle la masse. La ferraille tordue s'élance à l'assaut du ciel. Les bombes explosent sans interruption et le béton s'effrite. Il devient pratiquement impossible de respirer à l'air libre. Un nuage de poussière plane au-dessus de la citadelle. Dans le bloc à cloche c'est la panique. Certaines lattes de lambris qui recouvre les murs se sont lézardés au premier coup sérieux, accroissant la frayeur des occupants. L'un d'entre eux s'est recroquevillé dans un coin du local. Il a la tête enfoui sous sa veste et pleure lamentablement. Un nouvel impact fait trembler le bunker. La tuyauterie du poêle se désolidarise et un nuage de cendres se répand dans la pièce. J'ai la gorge qui pique......Je tousse, me  dirige vers le local adjacent où se situe le ventilateur. Au passage je parviens à agripper le premier individu et le traîne à ma suite, puis lui fait signe de tourner la manivelle pour lancer l'appareil. Une fois sur sa lancée il fonctionnera tout seul pendant plusieurs minutes, le temps nécessaire pour aspirer la fumée et renouveler l'air. L'homme s'exécute. Trois nouvelles explosions font vibrer les murs, puis le silence s'établit enfin. Dans la chambrée les hommes se relèvent péniblement, secouent machinalement leurs vêtements et récupèrent tout ce qui est tombé. Les visages se dérident et la peur les quitte pour un temps. Je regagne le puits de cloche qui n'a pas souffert. Dehors c'est le chaos. Les poutrelles plantées dans la cour se sont pour la plupart volatilisées. La cloche du mortier est recouverte de terre et de pierraille. Deux soldats gisent près de l'entrée du fort. Ce sont les premiers morts. Des brancardiers apparaissent et emmènent les corps. Je note le fait sur mon cahier, dévale l'échelle et traverse la chambrée. A mon approche les jeunes se taisent. Je me retourne et les regarde.
-A l'avenir ayez un peu plus de cran. Ce n'est que le début. Inutile de palabrer une éternité sur ce qui vient de se passer. A votre place je ne serais pas très fier. En attendant nettoyez moi tout ça. Demandez à un menuisier de réparer le lambris et resserrer la tuyauterie du poêle. Tout doit être propre dans une demi-heure. Je repasserais.
Fort de ma petite engueulade je tourne les talons et m'engage dans la galerie principale. Il faut maintenant évaluer les dégâts occasionnés par le bombardement. Dans la cour, ce n'est que désolation. Des équipes sont déjà à pied d'œuvre pour déblayer le terrain. Les blockhaus ont bien tenu. A part quelques plaques de béton arrachées il n'y a pas de quoi s'alarmer. Aucune pièce de Flak n'a été touchée. Les canons sont intacts. Seuls quelques pans de murs ont été démembrés par les bombes mais dans l'ensemble la citadelle a tenu le choc.

Depuis le 11 juillet, l'aviation a bombardé sans relâche les dessus du fort avec des bombes et des projectiles de 500 kg. Le plateau est labouré et creusé d'énormes cratères. Les Américains sont là, à l'entrée du promontoire, le 329eme Th attend sans doute l'ordre express de se lancer contre les ouvrages qui couvrent le glacis, mais l'opération est délicate car l'endroit est obstrué par des obstacles antichars et des réseaux de barbelés. Les avions ont bien réduit quelque peu le champ d'obstacles, mais les passages vers le fort sont trop étroits et sous le feu des cloches blindées et de notre 47 mm Skoda à rotule.
Depuis le 6 août je n'ai pas revu Ludovic ni aucun de mes camarades du bloc N. L'angoisse est permanente et il ne se passe pas une journée sans alertes. Nous sommes à présent encerclés et réduits à vivre comme les taupes. Fort heureusement, les bunkers tiennent le coup. Mes cahiers s'amoncellent et je dors le plus souvent dans un recoin du casernement souterrain, allongé à même le sol car il n'y a plus assez de place pour tout le monde ; de nombreux rescapés des combats sont venus rejoindre nos rangs et à présent l'on s'entasse dans les galeries. La nourriture est suffisante et les groupes électrogènes fonctionnent en permanence car le réseau urbain est coupé. Le moral commence cependant à baisser, car l'ennemi est aux portes de la citadelle, et il ne fait aucun doute que l'assaut est imminent. Mon nouveau poste d'observation est situé au niveau des cuves de Flak, de là j'ai une vue dégagée sur le glacis, la tour Solidor et la ville de Saint.Servan. L'ennemi est parfois visible au niveau des dernières maisons et je note la présence de chars et de canons de moyens calibre.
Soudain, une compagnie du 329e Th se lance à l'attaque et tente de se frayer un chemin dans les barbelés. Les mitrailleuses crépitent et le bruit sourd et caractéristique de notre mortier M.19 se fait régulièrement entendre, causant des pertes importantes chez les assaillants. Le terrain est couvert par deux ouvrages à cloche blindée qui sont bientôt contournés. Malgré la fumée qui occulte la vision,  Les Américains parviennent à franchir les obstacles et se ruent à l'intérieur de la cour du fort, mais  ils tombent sous le feu des armes automatiques des bunkers qui bordent les murailles. Dans la confusion qui règne, je parviens à me faufiler et à gagner l'abri d'un bloc R105. Il y règne une intense activité et les servants de la MG34 ont fort à faire. L'ennemi pris sous un déluge de feu tente alors de se protéger derrière un pan de mur ou de trouver un abri parmi les blocs de béton qui jonchent le sol.
Puis c'est le silence, troublé par la voix tonitruante d'un sous-officier qui hurle à qui veut l'entendre.
-Attention, cessez le feu ! Tir imminent de l'artillerie lourde !
Subitement, de violentes explosions secouent la presqu'île, ce sont les canons lourds de Cézembre qui interviennent pour déloger l'ennemi du plateau. Dans l'incapacité de tenir face au feu nourri des blocs de combat, les Américains battent en retraite.
Au large, les équipages des vedettes MTB aperçoivent de grands incendies qui ravagent
St.Malo.
Ouf, nous respirons un peu. Certes, ce répit est sans doute de courte durée, mais nos hommes ont assuré.
Pendant deux jours encore nous allons subir un bombardement massif, et les chars vont prendre place à St.Servan, en bordure des remparts de St.Malo, à l'entrée du promontoire et à Dinard, pour effectuer des tirs à vue sur nos ouvrages. Toutes les constructions visibles sont alignées, en particulier les cloches qui se profilent sur le paysage. Lorsque les obus atteignent leur cible, nous descendons dans les souterrains à l'abri de la roche. Le bruit sourd et amplifié des explosions se répercute dans les étages inférieurs. L'acier fond sous la chaleur dégagée par les impacts, il est quasiment impossible de tenir dans les puits de cloche. Le pilonnage s'intensifie et au tir des blindés succède celui de l'artillerie lourde.
Les défenses  tiennent bon, l'épaisseur de la roche combinée à celle des bunkers de surface étant largement suffisante pour assurer un confort toutefois relatif. Le 13 août, un drapeau blanc est hissé au sommet de la citadelle, Von Auloch souhaitant simplement une trêve pour permettre l'achèvement des évacuations civiles. Les tirs ont aussitôt repris à un rythme soutenu. C'est à présent des pièces lourdes de 203 et 240 mm qui viennent noyer Aleth sous une cataracte d'obus. En 24 heures 4000 projectiles sont déversés et 10 bataillons d'artillerie mis à contribution, mais les dommages causés aux vieilles murailles sont faibles.
Le 15, nouveau bombardement aérien d'une trentaine de minutes et d'une extrême violence. Il est suivit d'un deuxième assaut des troupes d'infanterie. Là encore, les assaillants parviennent dans la cour intérieure mais se retrouvent dans la même configuration que pour la première attaque, pris sous le feu des mitrailleuses de la chaîne de blockhaus intérieure. Ils se replient dans le désordre.
Von Aulock n'a visiblement pas l'intention de se rendre et depuis plus de 10 jours, il retient
toute la 83eme division à St.Malo. Cet état de fait se ressent également chez les alliés.
Pour ma part, je suis épuisé, j'ai les oreilles qui bourdonnent en permanence et c'est machinalement que je regagne les souterrains pour espérer un peu de calme. Dans les entrailles de la terre le bruit des explosions est largement atténué par l'épaisseur de la roche. Il y a foule dans les galeries et de nombreux blessés sont alignés ici et là, attendant  patiemment que les infirmiers s'occupent de leurs blessures.
Dehors, les blindés se rapprochent encore, prenant à partie les cloches et les bastions. Certaines plaques de blindage des casemates qui y sont incrustées sont déchaussées. Un troisième assaut est une nouvelle fois repoussé.
Nouveau bombardement très intense. Je me retrouve en première ligne, le calepin et le crayon à la main, notant tout ce qui se déroule à l'instant T. Les bombes explosent au-dessus du blockhaus qui m'abrite. Le fracas des détonations atténué par l'épaisseur des piédroits apporte l'angoisse et la peur, une peur qui tiraille le ventre, qui transporte dans un autre monde, celui de l 'enfer. Une secousse plus forte que les autres...une montée soudaine de la chaleur... je transpire, voudrais me sauver, échapper à un destin que je n'ai pas souhaité.
Mais il faut survivre...
L'impact de nouveau frappe la toiture du bunker. Le plafond vibre et la plaque de blindage qui recouvre l'intrados se déchire comme une feuille de papier. Des lézardes apparaissent
accompagnées d'excroissances, ce qui signifie des dislocations internes de la masse bétonnée. Petit à petit la poussière envahie la chambrée du bloc qui sursaute encore et encore. Tout ce qui n'est pas solidement accroché vole dans tous les sens. On se tasse là ou la vie semble toujours possible, là où le choc est moins violent, mais ici ce n'est guère possible, le bloc n'étant pas relié aux galeries profondes. La fumée commence à pénétrer par les fissures et ma respiration devient saccadée. Péniblement, quelques hommes s'activent au maniement du ventilateur qui ne fonctionne plus en commande moteur. Une nouvelle secousse le met définitivement hors service.
Il faut sortir...oui mais pour aller où ? A l 'extérieur c'est le chaos apocalyptique et la mort certaine. Alors on se résigne tant bien que mal en tentant de s'accrocher à ces quelques morceaux de béton, à cet abri si familier qu 'il devient synonyme d'espoir. Les belles peintures réalisées par des artistes en herbe pour donner à la chambrée un aspect plus chaud s'écaillent et se recouvrent de poussière. Ce petit coin d 'habitude si douillet est devenu un lieu qui semble inhabité depuis des décennies. La table et les chaises sont cassées, les lits recouverts d 'objets divers, le poêle de forteresse avec sa plaque chauffante a versé sur le côté, sa tuyauterie éventrée, les armoires ont basculé et répandu leur contenu sur le sol.
Dehors, les canons crachent sporadiquement leurs obus. Le fort n'est plus qu 'un nuage de poussière qui enveloppe la paysage sous un film laiteux et cotonneux. De temps à autre une trouée apparaît qui laisse deviner des silhouettes recourbées courant vers les cuves de Flak.
Une lumière aveuglante accompagnée d'un terrible fracas illumine soudainement la citadelle; ce sont les bombes incendiaires qui envahissent le site comme une nuée de sauterelles en plein champ. Puis, aussi vite qu 'elle est apparue, la tornade s'éloigne.
En titubant, éberlué d'être encore debout, je me  faufile par-dessus les décombres vers la sortie. Dehors c'est une vision d'horreur, Aleth n'est plus que cratères et fumée. Une odeur
désagréable bloque la respiration, et c'est l'un après l'autre que les défenseurs sortent de leur prison. Les corvées reprennent petit à petit car il y a beaucoup de bombes et de munitions non explosées. Dans les tunnels on soigne les blessés avec les moyens du bord. Un rapide bilan permet d'évaluer les dégâts et de parer aux premières urgences. Malgré la puissance du bombardement, les ouvrages ont peu soufferts.  A chaque alerte c'est le même scénario qui se reproduit...
En titubant je me fraye un chemin parmi les décombres de la cour intérieure et butte malencontreusement contre une poutrelle arrachée de sa base. Mon pied gauche se coince sous un bloc de béton et, en colère, je balance sur le côté le morceau d'acier qui heurte le sol avec fracas. A partir de cet instant, ma vision se brouille et mes tympans éclatent. Un jet de feu m'aveugle et ma tête bascule en arrière. Bizarrement je ne ressent aucune douleur, j'ai simplement  la sensation de planer au ralenti au-dessus de la cour  dans un silence total........ je suis seul, la bouche grande ouverte, aspirant la fumée et la poussière, cherchant désespérément de l'air frais, puis en une fraction de seconde mes jambes flanchent et mon corps se ratatine lamentablement.....Je tombe lourdement face contre terre, mes forces m'abandonnent et je sombre dans l'inconnu.

Deux jours plus tard....................Quelque part dans un hôpital de fortune américain.......Je reviens à la vie comme par miracle. Je suis là, allongé sur un lit de camp, le corps meurtri par de nombreux impacts mais vivant. Autour de moi il y a de l'animation, médecins et infirmières s'affairent à soigner les blessés. Je m'ausculte des pieds à la tête......Une jambe de cassée, le bassin fracturé, une large plaie sur la côté gauche et le bras droit lacéré. Le reste du corps est criblé d'éclats. J'ai des pansements partout.

Je n'ai appris que quelques jours plus tard ce qui s'était passé. Un obus latent à explosé à l'impact de la poutrelle d'acier.

Les Américains ont gagné, Aleth est finalement tombé.

Sous la menace d'un ultime largage d'un nouveau projectile à enveloppe très mince, la bombe au NAPALM, quarante minutes avant le raid prévu, Von Aulock a accepté de se rendre. Le 17 août, il est sorti des souterrains en grande tenue avec 400 hommes. Détourné au dernier instant, les avions ont lâché leurs bombes sur l'île de Cézembre.
Je suis resté un mois complet aux bons soins des infirmiers puis un autre mois en convalescence avant de rejoindre mes camarades dans un camp de prisonniers. J'y ai retrouvé Ludovic à ma plus grande joie.
Ce n'est qu'à la capitulation que j'ai pu regagner l'Allemagne........pour découvrir avec stupeur et effarement l'effondrement de notre appartement. Héléna mon épouse est décédée quelques jours avant mon retour, victime des bombes alliées. Seul mon fils Adrien a survécu à l'enfer.......Dieu soit loué, il me reste encore quelques belles années à vivre................................



FIN
Voili voilou......J'espère que cela n'a pas été trop pénible. Merci de m'avoir laissé un peu de place.
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Jihem (Belfra)

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mar 12 Mai 2015 - 23:37

Bonsoir Dan, bonsoir à tous

Pas pénible du tout : très intéressant, et ça se lit aisément.

Joli exercice d'écriture basé sur tes connaissances du déroulement des combats de 44 : on y retrouve les dates et faits historiques, et s'y ajoute un récit très réaliste dans ses descriptions.

Merci beaucoup pour ce travail que tu nous fait partager ddj


Cordialement

Jihem (Belfra)

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Bruno Stolle (Belfra)

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Mer 13 Mai 2015 - 0:29

Je plussoie Daniel !

Très très agréable à lire, et en lisant ton dernier chapitre j'ai eu l'impression de me retrouver dans un des blocs de la pointe du grand Gouin à Camaret ppp

Encore bravo et ddj


Quelques fois il vaut mieux fermer sa gueule et passer pour un con, plutôt que de l'ouvrir et ne laisser aucun doute à ce sujet...
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morin etienne belfra

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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   Jeu 14 Mai 2015 - 7:54

hello,

pas beaucoup de temps pour lire dan mais top ppp


{-----------------------------------------------------------------------------------------------}
 

un Homme de basse condition qui se comporte avec arrogance et orgueil est copieusement détesté
un Homme de grande condition qui se comporte avec modestie est hautement respecté.
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MessageSujet: Re: Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth   

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Nouvelle...La vie d'un soldat allemand au fort d'Aleth
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